vendredi, juin 07, 2013

LES YEUX DANS LES ARBRES (Barbara Kingsolver)

"Nathan Price, pasteur baptiste américain au fanatisme redoutable, part en mission au Congo belge en 1959 avec sa femme et ses 4 filles. Ils arrivent de Géorgie dans un pays qui rêve d'autonomie et de libertés. Tour à tour, la mère et les quatre filles racontent la ruine tragique de leur famille qui, même avec sa bonne volonté et ses croyances de fer, ne résiste à rien, ni à la détresse, ni aux fourmis, ni aux orages..., ni aux Saintes Ecritures".
C'est le choc de deux cultures: celle du Congo en voie de décolonisation et celle du pasteur américain, fanatique religieux. A tour de rôle, la femme et ses quatre filles plongent dans ce monde étrange, racontent leur survie, chacune verra sa vie et son destin marqués par ce  séjour en Afrique. Rien ne les avait préparées à la vie qu'elles allaient mener là-bas.

"J'ai piétiné l'Afrique sans réfléchir, immédiatement, du début  de notre famille inspirée par Dieu jusqu'à notre terrible fin...Nous ne visions ni plus ni moins qu'à maîtriser tout être vivant sur terre. Et il s'est passé que nous avons posé le pied là-bas, en un lieu  que nous croyions informe, où seules les ténèbres se mouvaient à la face des eaux." pages 18,19  Orleanna - la mère.

S'ils ont faim (les enfants) pourquoi  ont-ils  un gros ventre, alors?  Moi, je n'y comprends rien...Ils ont très très faim et on ne leur donne pas de vitamines. Mais quand même, le Bon Dieu  leur donne l'air gros. je crois bien qu'ils sont comme ça parce qu'ils viennent des tribus de Cham. page 64 ( Ruth May)
Père dit :" Ils vivent dans les ténèbres. Brisés dans leur corps et dans leur âme, ils ne voient pas qu'ils peuvent guérir...Papa dit que le corps est un temple...Maman lui dit: Eh bien, en Afrique, ce temple a joliment à faire toute la journée...Tu sais ici, ils sont obligés  de se servir  de leurs corps comme nous nous servons des choses à la maison...Pendant que tu uses les genoux de ton pantalon, mon cher, eux, ils sont obligés d'user leurs genoux. page 68

J'avais l'impression que le soleil était en train  de se coucher  sur bien des choses auxquelles j'avais cru.  page 101 (Leah)

Jusqu'à cet instant, j'avais cru pouvoir être tout à la fois: l'une d'entre elles (une femme ) et l'épouse de mon mari. Quelle vanité! J'étais son instrument, sa bête. Rien de plus. Nous autres, épouses et mères, à quel point sommes-nous capables de périr,  victimes de notre propre vertu. Je n'étais  qu'une femme de plus à garder la bouche cousue et à brandir le drapeau tandis que le pays s'empressait  d'en conquérir un autre par la guerre...Parfois, je prie pour me souvenir, d'autres fois, je prie pour oublier. page 108 (Orleanna)

Etrange à dire, mais c'est l'effrayante confiance  en soi de Nathan qui l'avait fait partir - l'employée a quitté la famille le jour de l'indépendance-. Il croyait comme moi que nous étions  censés arriver ici préparés. Mais on ne vous prépare pas aux vipères sur les seuils des portes, ni au tam-tam dans la forêt qui appelle à la fin d'un siècle de malheur...Des émules d'Eleanor Roosevelt déclaraient que nous devions porter assistance à ces pauvres enfants et à les faire entrer dans le XXè siècle...Mais Nathan ne voulait rien entendre de mes soucis...Nous étions sous la protection du Seigneur, disait-il, parce que nous étions venus en Afrique pour le servir. ...Je ne savais jamais si nous devions considérer  la religion comme une police d' assurance-vie  ou comme une condamnation à perpétuité. page 115 (Orleanna)

Petit à petit, nous nous sommes mis à nous adresser aux voisins en les appelant par leur nom. Les gens son toujours habillés de la même façon et c'est grâce à ça qu'on les reconnaît, en général. page 120 (Leah)...IL ya quelque chose d'autre que je dois vous avouer à propos de Tata Boanda: cet homme est un pécheur. Sans complexe,  sous les yeux mêmes du Bon Dieu, il a deux femmes, une jeune et une vieille. Et cela ne les empêche pas d'aller tous à l'église! Père dit qu'il faut prier pour les trois, mais à y regarder de plus près, il est difficile de savoir  exactement  ce pour quoi il faut prier. Il faudrait qu'il en laisse tomber une, j'imagine, mais à coup sûr, c'est la vieille qu'il lâcherait et déjà elle est assez triste comme ça. C'est la plus jeune qui a tous les gosses et on ne peut décemment pas prier pour qu'un papa vire purement et simplement ses bébés, à votre avis?  J'ai toujours cru que l'on pouvait facilement se corriger à condition d'accueillir Jésus Christ dans son cœur, mais ici, ça devient compliqué.  page 121 (Leah)

Les soldats de l'armée belge ont tous des chaussures  et des fusils. Quelquefois, ils défilent bien en ordre par ici, quand ils vont quelque part. Père dit que c'est pour montrer à tous ceux qui sont Congolais  que c'est toujours la Belgique qui commande. Mais l'autre armée, c'est juste des garçons qui habitent dans le coin. On voit bien la différence. Il n'y a pas de Blancs qui les commandent et ils sont pas habillés pareil. Ils sont juste en shorts et ils vont nu-pieds ou avec ce qu'ils ont d'autre. page 136  (Ruth May)

"Que le Seigneur nous vienne en aide!, a dit le docteur. -Mais bien sûr qu'Il nous aidera . Nous bénéficions de la miséricorde divine en tant que ses serviteurs apportent les secours" a répondu mon père. A ce moment-là, le docteur a froncé les sourcils. Il a dit qu'il lui demandait pardon mais qu'il n'était pas d'accord. Il appelait mon père Révérend: "Révérend, l'oeuvre missionnaire est une excellente affaire pour la Belgique, mais c'est une sacrée manière d'assurer les services sociaux."...Père a répondu: "C'est vrai je ne suis pas fonctionnaire...Mon travail à moi, c'est d'apporter le salut dans les ténèbres." - "Le salut! Mon œil. " Voilà ce qu'a répondu le docteur. Je suis sûre que ce bonhomme  est un pécheur à la façon dont il a été insolent avec Père....Sans lever les yeux de mon bras (cassé), le docteur a dit:" Nous autres Belges, nous les avons mis en esclavage et nous leur avons coupé les mains dans les plantations de caoutchouc. A présent, vous les Américains, vous leur payez des salaires de misère dans les mines et vous les laissez se couper les mains eux-mêmes. Pendant que vous, mon ami,  vous cherchez désespérément à faire amen honorable."...Mon père criait:"  c'est à moi de faire amen honorable? je ne vois pas pourquoi. Les échanges commerciaux  belges et américains ont apporté la civilisation  au Congo. L'aide américaine assurera le sauvetage  du Congo. Vous verrez."...Le docteur a levé ses sourcils jaunes sans regarder  Père: "Allons Révérend, cette civilisation apportée par les Belges et les Américains , qu'est-elle vraiment?"  -"Mais enfin les routes, les voies ferrées! "- "Ah, je vois " Le grand docteur s'est baissé et m' a regardée. Il m'a demandé: " Est-ce que ton père t'a amenée ici en voiture, ou avez-vous pris le train de voyageurs? " Il faisait le malin et Père et moi, nous n'avons pas répondu...." je ne voudrais pas vous contredire dit le docteur, mais en soixante-quinze ans, les seules routes qu'aient construites les Belges se limitent  à celles dont ils se servent pour le transport des diamants et du caoutchouc. De vous à moi, je ne crois pas que les gens d'ici attendent le genre de  salut que vous leur promettez. Je crois qu'ils attendent  Patrice Lumumba , la nouvelle âme de l'Afrique" pages 141, 142, 143 Ruth May

Défense d'aller à l'école après 12 ans.  Mrs Underdown nous a dit que les Belges avaient toujours eu pour politique d'empêcher les Congolais de poursuivre des études supérieures. Les filles également, je suppose que cela va sans dire , parce que les filles, ici, tout ce qu'elles font, c'est d'avoir des bébés quand elles ont autour de  dix ans et elles continuent jusqu'à ce que les doudounes s'aplatissent comme des crêpes. Personne n'a l'œil fixé sur tous ces tout-puissants diplômes, je peux vous le dire  page 147  (Rachel)

Anatole (l'instituteur) s'est penché en avant et a annoncé: "Notre chef , Tata Ndu, s'inquiète du déclin moral de son village". - "En effet (a dit le révérend) il a toutes les raisons  de l'être, si rares sont les villageois qui vont à l'église". - Non, Révérend. Justement, c'est parce que autant de villageois vont à l'église". - " Frère Anatole, je ne vois pas comment l'église  peut avoir un autre sens  que la joie, pour les quelques personnes qui, ici, ont préféré le christianisme  à l'ignorance et à l'obscurantisme"...- "Son souci ( de Tata Ndu) a à voir avec les dieux et les ancêtres importants dans notre village, qui ont toujours été honorés selon certaines pratiques sacrées."..."Des pratiques corrompues " a ajouté mon père. page 150 Rachel

Père essaye d'enseigner à tout le monde qu'il faut aimer Jésus, mais l'un dans l'autre, ils ne le font pas,  il y en a qui ont peur de Jésus, , et d'autres pas, mais je crois qu'ils l'aiment. Même ceux qui vont à l'église, ils continuent à adorer  des poupées avec de faux yeux et ils se marient tout le temps, ça rend Père furieux. page 184 (Ruth May)

D'après mes maîtres baptistes de l'école du dimanche, un enfant n'a pas le droit d'entrer au paradis simplement parce qu'il est né au Congo plutôt qu'en Géorgie, où il pourrait fréquenter l'église plus régulièrement. C'est le point  qui pose problème dans ma propre petite démarche bancale vers le salut: l'admission au paradis est une question de loterie...Naître à portée d'oreille  d'un pasteur n'est, d'après mon raisonnement , n'était qu'une question de chance. Serait-il possible que Notre Seigneur joue à ce point le quitte ou double? Serait-il vraiment capable de condamner certains enfants à la souffrance  éternelle  sous prétexte qu'ils sont nés, par pure coïncidence,  chez des païens, et de gratifier  d'autres de privilège qu'ils n'ont rien fait pour les mériter?  page 200 (Adah)

Patrice Lumumba nous a demandé de retenir à tout jamais cette date du 30 juin dans nos cœurs et d'en transmettre le sens à nos enfants...IL a d'abord parlé de notre partenaire à égalité,  la Belgique. Puis , il a dit des choses qui ont inquiété Mrs Underdown. " Notre lot a été de quatre-vingt années  de férule coloniale" traduisait-elle, ensuite, elle s'interrompit..."Il dit que nous avons dépouillé leurs  terres et que nous avons mis les Noirs en esclavage aussi longtemps que  nous avons pu le faire sans problème"....Nous avons connu des maisons magnifiques pour les Blancs  dans les villes  et les maisons délabrées pour les Nègres." Oh ça, je le comprenais. Il avait raison, je l'avais vu  de mes yeux quand nous nous étions rendus chez les Underdown...Page 213, Leah

Anatole soupira. "Les gens ont vu les Européens  et tout ce qu'ils possédaient. Ils ont cru qu'après l'indépendance, la vie serait tout de suite meilleure." - Ne peuvent-ils pas patienter? - Le pourriez-vous vous-même? Si vous aviez l'estomac vide et que vous voyiez  des paniers entiers de pain de  l'autre côté de la fenêtre, continueriez-vous gentiment à attendre? Où lanceriez-vous une pierre? - J'ai le ventre vide, faillis-je dire à Anatole...Je pensais à la maison des Underdown  à Léopolville, avec ses tapis persans, son service à thé en argent et ses petits pains au chocolat, entourée de kilomètres de bidonvilles et d'affamés. page 266  Leah.

Quand maman lève les yeux vers lui (le père), ils sont tellement froids qu'on dirait qu'il n'y a plus de maman à l'intérieur. page 272 Ruth May (la mère veut retourner en Amérique, son mari, non)

Père dit que les Blancs doivent  se soutenir  et que maintenant, on doit  être amis avec Mr Axelroot. (un trafiquant de diamants). Mais moi, je ne veux pas...Cette fois-ci, je suis malade parce que le petit Jésus voit tout  ce que je fais et que je n'ai pas été sage...Si je meurs, je vais disparaître et je sais où je reviendrai. je serai tout là-haut dans l'arbre, de la même couleur, et tout.  page 313 Ruth May

"Ce qu'ils apprennent de leurs pères maintenant, en ce moment, c'est que l'indépendance  est là et que les Blancs  ne devraient plus rester au Congo pour nous dire ce que nous avons à faire."(Anatole) page 323 Leah

(Ruth est décédée, à la suite d'une piqure de serpent) Dire à Mère  Ruth May , dire le mot : Morte. Lui dire: Mère, réveille-toi!...Les tragédies qui touchaient les Africains n'étaient pas les miennes. Nous étions différents, pas seulement parce que nous étions blancs et vaccinés, mais parce que nous faisions simplement partie  d'une catégorie de gens infiniment plus chanceuse.  pages 422, 423 Rachel

Mère ne se lança pas dans de grandes lamentations, pas plus qu'elle ne  s'arracha les cheveux...Elle se lança dans une multitude de tâches, en commençant par arracher les moustiquaires des lits...Après avoir essuyé et  enveloppé son bébé dans une serviette, elle chantonna calmement...Puis elle entreprit  de découper les moustiquaires en longs pans et d'en coudre les épaisseurs ensemble. Enfin, nous comprîmes. Elle était en train de confectionner un linceul. Pages 424, 425 Leah

Tant que je restais en mouvement, ma douleur ruisselait derrière moi telle la longue chevelure d'une nageuse dans l'eau...Le corps d'une mère  se souvient de ses bébés... Bouger devint mon unique but. Je marchai jusqu'au bout du village...Plus rien à faire que de donner mon congé. J'allais à pied car j'avais encore des jambes pour me porter. Ce fut purement et simplement la raison de notre exode: il fallait que je continue d'avancer. Je ne partais pas pour quitter mon mari. Tout le monde voyait bien que j'aurais dû le faire, depuis longtemps , mais je n'ai jamais su comment... Il ne me venait pas l'idée de quitter Nathan parce que je n'étais pas heureuse... Nathan était un événement qui nous était arrivé, aussi dévastateur  à sa manière que le toit tombé en feu sur la famille...J'ai bougé et il est resté immobile. Pages 435, 436 Orleanna

Nous (les 3 filles et leur mère) n'avons pris que ce que nous pouvions transporter sur notre dos. Mère ne s'est pas retournée une seule fois, n'a pas jeté un seul regard par-dessus son épaule. page 441 Leah

J'étais  décidée, dès le départ, à tirer le meilleur parti de la situation ici, dans mon nouveau foyer de Johannesburg, en Afrique du Sud...J'ai toujours veillé à fréquenter l'église avec les gens du meilleur monde, et nous sommes invités (elle et son mari) à leurs réceptions. J'insiste là-dessus. J'ai même appris à jouer au  bridge. Ce sont mes amies d'ici qui m'ont montré comment recevoir, surveiller de près le personnel, et simplement comment passer avec grâce à l'état d'épouse et d'adultéreuse...page 459 Rachel

Il m'arrive de penser que j'ai peut-être besoin d'une religion. Pourtant Mère (revenue en Géorgie) qui en a une à présent, souffre toujours. Je crois qu'elle parle à Ruth May , plus ou moins constamment, implorant son pardon quand il n'y a personne dans les parages. Leah a aussi une religion: c'est la souffrance. Rachel n'en a pas, et manifestement, c'est la plus heureuse  de nous toutes. Cependant, on  peut tout de même dire  qu'elle est , d'une certaine manière , sa propre divinité. page 500  Adah deve nue médecin en Géorgie.

Mobutu fait son cirque en changeant tous les noms à consonance européenne en  noms indigènes, pour nous débarrasser de la domination étrangère. Et qu'est-ce que cela changera? Il continue à se précipiter pour traiter avec les Américains qui sont toujours les maîtres  de la totalité de notre cobalt et de nos mines de diamants. En échange, toute subvention d'aide étrangère ira directement  à Mobutu lui-même. Leah mariée à Anatole, l'instituteur du village. page507

(Père) Il était resté là-bas un certain temps...Il essayait de baptiser des enfants, ça je le sais avec certitude ...Il s'est passé quelque chose d'horrible  sur la rivière. Une pirogue pleine de gosses a chaviré à cause d'un crocodile et tous ont été noyés ,dévorés ou  mutilés. Père a été accusé de l'accident. Il a failli être pendu sans jugement. page 550 Rachel

lundi, mai 27, 2013

LA VERITABLE HISTOIRE DE MARY PRINCE

"Premier témoignage (100 pages) d'une esclave sur sa condition, écrit avant l'abolition de l'esclavage et publié à Londres en 1831. Le récit est enfin traduit en français. Mary Prince raconte avec pudeur  et retenue son incroyable odyssée. Née aux Bermudes, vendue à l'âge de douze ans, elle est "ballottée" de maître en maître, d'île en île, jusqu'à Antigua. Puis, elle suit son dernier propriétaire en Angleterre où elle demande son affranchissement.
Ce témoignage présente un intérêt exceptionnel tant du point de vue politique qu'historique; politique car le XIXè siècle voit aboutir la lutte pour la suppression de l'esclavage; historique, parce qu'il nous oblige à entendre une voix que l'on condamnait au silence. "
Le récit est suivi d'un commentaire de Daniel Maragnès.

J'ai lu ces pages avec intérêt, parfois , le récit était à peine soutenable.

jeudi, mai 09, 2013

IMMORTELLE RANDONNEE (J.C. Rufin)

Immortelle Randonnée ou Compostelle malgré moi a paru en mars 2013. "J.C. Rufin a suivi à pied, sur plus de huit cents kilomètres, le "Chemin du Nord" jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle. Beaucoup moins fréquenté que la voie habituelle des pélerins, cet intinéraire longe les côtes basque et catabrique puis traverse les montagnes sauvages des Asturies et de Galice....Galerie de portraits savoureux , divertissement philosophique sur le ton de Diderot, exercice d'autodérision plein d'humour et d'émerveillement, Immortelle randonnée se classe parmi les grands récits de voyage littéraire".

L'essentiel n'est pas le point d'arrivée, commun à tous, mais le point de départ. C'est lui qui fixe la hiérarchie entre les pélerins. Quand deux marcheurs se rencontrent, ils ne se demandent pas "Où vas-tu?" , la réponse est évidente ou "Qui es-tu? " car sur le Chemin, on n'est plus rien d'autre qu'un pauvre Jacquet. La question qu'ils posent est "D'où es-tu parti?" Et la réponse permet immédiatement de savoir à qui l'on a affaire. Page 16

...Les rares fois où l'on m'a posé frontalement la question "pourquoi êtes-vous allé à Santiago?"j'ai été bien en peine de répondre. Ce n'est pas un signe de pudeur mais plutôt de grande perplexité...Comment expliquer, à ceux qui ne l'ont pas vécu, que le Chemin a pour effet sinon pour vertu de faire oublier les raisons qui ont améné à s'y engager?...On est parti, voilà tout. C'est de cette manière  qu'il règle le problème  du pourquoi: l'oubli...Il (le Chemin) est une force, il s'impose, il vous saisit, vous violente, vous façonne. Il ne vous donne pas la parole mais vous fait taire. page 22,23

On n'est plus rien, ni personne, seulement un pauvre pélerin  dont les gestes sont sans importance...A mesure que la vie vous façonne, vous leste de responsabilités et d'expériences, il paraît de plus en plus impossible  de devenir un autre, de quitter le pesant costume qu'ont taillé, pour vous, vos engagements, vos réussites, vos erreurs. Le Chemin, lui, accomplit ce miracle. J'avais enfilé successivement , pendant les années précédentes,  des oripeaux sociaux prestigieux, mais dont je ne souhaitais pas qu'ils deviennent le luxueux linceul de ma liberté. Or voilà que l'ambassadeur servi à sa résidence par quinze personnes en veste blanche, que l'académicien reçu sous la coupole au son des tambours,  en venait à courir entre les troncs d'arbres d'un jardin public inconnu pour cacher le plus insignifiant  et le plus répugnant des forfaits, (une envie pressante après une période de constipation). Croyez-moi si vous le voulez, mais c'est une expérience utile et je ne serai pas loin de la conseiller à quelques-autres. page 45

On ne voit pas le pélerin. Il ne compte pas. Sa présence est éphémère, négligeable. page 46

La nuit tomba et je la contemplai longtemps avant  de me coucher pour de bon. En une journée, j'avais tout perdu: mes repères géographiques, la stupide dignité  que pouvaient me conférer ma condition sociale et mes titres. Cette expérience n 'était pas la coquetterie d'un week-end mais bien d'un nouvel état , qui allait durer. En même temps que j'en subissais l'inconfort et que je pressentais les souffrances  qu'il me ferait endurer, j'éprouvais le bonheur de ce dépouillement . Je comprenais combien il était utile de tout perdre, pour retrouver l'essentiel...Tout bien considéré, j'avais bien fait de me mettre en route.page 51

J'arrachais, chaque jour, une page  de mon guide correspondant  au chemin parcouru. Pour ceux qui le pratiquent ainsi, le voyage est un perpétuel  déséquilibre; ils sont tendus vers le lendemain et fuient le passé. Je n'ai pris aucune note pendant le voyage et j'étais même agacé de voir certains pélerins, aux étapes, distraire de précieux instants de contemplation pour griffonner  sur des carnets.page 78

En Cantabrie, le marcheur prend conscience pour la première fois, qu'il est un déchet lui-même. Sa lenteur l'exclut de la vie commune et fait de lui une chose sans importance que l'on éclabousse, que l'on assourdit de klaxon et qu'au besoin, on écrase. Ce  n'était pas encore assez, au Pays basque, j'étais devenu un chemineau. Il fallait descendre  encore plus bas et devenir cette chose méprisée qui se fraie un chemin au milieu des immondices. (le long des nationales)...La toute-puisance n'est jamais loin de la plus complète ascèse. C'est en réfléchissant à cela qu'on approche  peu à peu le véritable secret  du Chemin, même s'il faut encore du temps pour le découvrir. page 94

Je connus, ce matin-là le bonheur d'être perdu  dans la nature, sans coquille à repérer, sans bruit de camions ni lotissements déserts. Je m'orientai, comme le font les montagnards, reprenant  d'un coup la vision d'ensemble  que l'on doit avoir lorsque l'on trace  soi-même son itinéraire par monts et par vaux. pages 121, 122

J'ai toujours entretenu des rapports assez bizarres avec la mer. Au Sénégal, j'étais exaspéré de la découvrir  chaque matin, sous mes fenêtres, étale, uniformément  bleue,  griffée de pirogues.  mais quand j'y pense aujourd'hui, je la vois pendant la saison des pluies: l'île de Gorée fouettée par les grains venus de l'océan, la mer froissée par les doigts nerveux du vent, ourlée de fine écume. Et j'éprouve de la nostalgie que rien ne console. En Cantabrie, j'ai connu la même alternance de rejet et d'attachement...Si je me permets une confidence, je dirais que ce paradoxe est celui de toute ma vie. Sans doute, ne suis-je pas le seul à goûter les choses et les êtres au moment où ils nous quittent. Mais j'ai poussé plus que d'autres le vice ou la gourmandise jusqu'à m' éloigner de ce que j'ai de plus cher, pour en mesurer le prix. Jeu dangereux où l'on peut perdre beaucoup, mais où il y a plus à perdre. page 124

En peu de kilomètres, les Asturies offrent un contraste frappant entre ce christianisme rustique, primitif et pauvre, et la pompe des riches monastères...Toute la force du christianisme  est de tenir ce grand écart entre des formes si opposées de spiritualité. Entre les moines  en leur château sacré que l'on nomme une abbaye et la plèbe  des curaillons de campagne dans leurs églises sommaires qui teanaient plutôt du hangar à foin que de la cathédrale, les mêmes symboles et les mêmes rituels tendent un pont solide. Pendant des siècles, le christianisme a donné à l'Europe sa puissance et sa grandeur mais souvent au prix d'un immobilisme social, censé respecter l'ordre instauré par Dieu. Chacun avait sa place assignée  dans cette société. En remettant tout changement aux lendemains de la mort, en promettant  aux derniers de devenir les premiers, en  invitant à supporter  les injustices dans l'attente  d'un seul et dernier jugement  qui serait celui de Dieu, l'ordre chrétien a tendu sur l'Europe et particulièrement dans l'Espagne très catholique de la  reconquista, un filet à mailles fines dans lequel chacun où qu'il fût, se trouvait pris, comme un poisson dans une nasse.  Désormais, le filet est  déchiré.  La raison , le progrès, la liberté en sont sortis et ont produit leur oeuvre: notre monde désenchanté, matérialiste dans lequel chacun, prétendument égal aux autres, a tout loisir  d'exploiter ses semblables...page 148

...Le marcheur peut constater aussi à quel point ce filet chrétien a pris dans sa  nasse  des populations qui sont restées profondément païennes. page 150

La marche, surtout si elle dure un certain temps, est un moyen de se dépouiller, de retrouver à la fois, les autres et soi-même. Parce que vous êtes en position de pèlerin, personne ne vous demande qui vous êtes.

Le pélerin, en passant d'un lieu de culte à un autre, effectue une véritable coupe géologique à travers les différentes strates chrétiennes du pays. Dans les fastueuses cathédrales, il rencontre l'élite  du clergé, les prêtres les plus saints ou les plus habiles, ceux qui ont su tirer leur barque au sec et se sont fait attribuer, à défaut de la pourpre, de riches prébendes, des diocèses confortables, les plus belles cures. A l'autre extrémité,  dans les campagnes reculées, survit à peine,  un clergé tout proche des usages païens qu'il est censé combattre. C'est là, dans ce lumpen-clergé, que l'on trouve les effets de la pauvreté, de la promiscuité, de la tentation...Prêtres incompétents, alcooliques parfois, fornicateurs peut-être...Ils ne cultivent pas leurs vices comme des privilèges de nantis mais plutôt comme les rares consolations qui leur soient offertes pendant une vie de misère.Page 156

La découverte des reliques de Saint Jacques à Compostelle est évidemment très sujette à caution...Il a fallu inventer une histoire assez rocambolesque de barque...Mais ce qui reste une construction historique assez fragile et sujette à caution,  se révéla un coup politique magistral. Ouvrir un pélérinage vers l'ouest, c'était rééquilibrer une chrétienté que tout portait jusque là à se déplacer vers deux sanctuaires orientaux: Rome et Jérusalem...Et cette pression pérégrine ne s'exercerait pas n'importe où: elle allait prendre appui  sur des terres occupées par l'islam.pages 164, 165

Une étrange douceur  s'était emparée de moi. Je n'avais plus mal nulle part, entraîné que j'étais par les centaines de kilomètres parcourus. Mes désirs avaient maigri plus vite que moi: ils se réduisaient à quelques ambitions, certaines faciles à satisfaire, manger, boire, une autre assez inaccessible mais j'en avais pris mon parti: dormir. Je commençais à percevoir en moi la présence d'un délicieux compagnon: le vide. Mon esprit ne formait plus d'image, aucune pensée, encore moins de projet. Mes connaissances, si j'en avais eu , avaient disparu dans les profondeurs et je n'éprouvai aucun besoin d'y faire appel...J'étais un être nouveau, allégé de sa mémoire, de ses désirs et de ses ambitions. Un homo erectus mais d'une variété particulière: celle qui marche. page 167

...Dans ces splendeurs (paysages traversés), le chemin  m'a confié son secret. Il m'a glissé sa vérité qui est tout aussitôt devenue mienne. Compostelle n'est pas un pélérinage chrétien mais bien plus, ou bien moins selon la manière dont on accueille  cette révélation. Il n'appartient en propre à aucun culte, et à vrai dire, on peut y mettre tout ce qu'on l'on souhaite. S'il devait être proche d'une religion, ce serait la moins religieuse d'entre elles, celle qui ne dit rien de Dieu mais permet à l'être humain d'en approcher l'existence: Compostelle est un pélerinage boudhiste. Il délivre des tourments de la pensée, il ôte toute vanité de l'esprit et toute souffrance du corps, il efface la rigide enveloppe qui entoure les choses et les sépare de notre conscience; il met le moi en résonnance avec la nature...Pour le dire d'une manière qui n'est plaisante qu'en apparence:en partant pour Saint-Jacques, je ne cherchais rien et je l'ai trouvé. pages 168, 169

Le marcheur est, selon la formule de Victor Hugo, un géant nain. Il se sent au comble de l'humilité et au faîte de sa puissance...Le pélerin , dans ces hautes altitudes, livré aux vents et aux  nuées, abstrait d'un monde  qu'il voit de loin en loin, délivré de lui-même en ses souffrances et vains désirs, atteint enfin l'Unité , l'Essence, l'Origine. Peu importe le nom qu'il lui donne.Peu importe en quoi ce nom s'incarne. pages 192, 193

Le pélerinage est un voyage qui soude ensemble toutes les étapes de la croyance humaine, de l'animisme le plus polythéiste jusqu'à l'incarnation du Verbe.Le chemin réenchante le monde. Libre à chacun, ensuite, dans cette réalité  saturée de sacré, d'enfermer sa spiritualité retrouvée dans telle  religion, dans telle autre ou dans aucune. Reste que, par le détour du corps et de la privation, l'esprit perd de sa  sécheresse et oublie le désespoir où l'avait plongé l'absolue  domination du matériel sur le spirituel, de la science sur la croyance, de la longévité du corps sur l'éternité de l'au-delà. Il est soudain irrigé par une énergie qui l'étonne lui-même et  dont, d'ailleurs, il ne sait très bien qu'en faire...Dans ce qui fut pour moi l'apogée mystique du Chemin, j'ai eu le sentiment de voir la réalité se perdre et me permettre d'apercevoir ce qu'il y a au-delà d'elle et qui se diffuse dans chacune des es créatures. A la béatitude boudhiste s'ajoutait désormais une plénitude nouvelle. Jamais, le monde ne m'avait paru aussi beau. page 194

Jour après jour, le marcheur a appris à connaître son vieux copain de Chemin. Il sait qu'il est humble, discret, bousculé par le monde  moderne.  Il ne la ramène pas, caresse en passant les vieilles maisons, tout de guingois, dévale des pentes en charriant son content de boue. Le Chemin n'a pas d'orgueil, seulement de la fierté, pas de prétention, seulement de la mémoire. Il est étroit, sinueux et persévérant comme une vie humaine. Tandis que la Place de l'Obradoiro ( à Saint-Jacques de C.) , par quoi il se conclut, est un lieu gonflé  de puissance, fastueux et construit pour impressionner. page 252

..Certains aspects du Chemin sont un peu  plus durables: pour moi, ce fut surtout la philosophie de la mochila. Pendant plusieurs mois , après mon retour, j'ai étendu mes réflexions sur mes peurs à toutr ma vie. J'ai examiné , avec froideur ce que littéralement je porte sur le dos. J'ai éliminé beaucoup d'objets, de projets, de contraintes. J'ai essayé de m'alléger et de pouvoir soulever, avec moins d'efforts la mochila de mon existence. page 256

samedi, avril 27, 2013

GEOGRAPHIE DE L'INSTANT (Sylvain TESSON)

Ce livre, publié en avril 2013," réunit les blocs-notes de Sylvain Tesson parus dans des journaux et magazines, de janvier 2006 à 2011. Il y évoque ses voyages,  ses lectures, il y parle de la Russie, de l'Aghanistan, de Haïti, de l'Islande, de New-York, de Paris....C'est un pamphlet poétique contre la lourdeur du monde, révélant la part secrète d'un voyageur pour qui les retours sont des brûlures."

"cette merveilleuse définition des gares : "un endroit où l'on veut se débarrasser de vous au plus vite en vous indiquant soit les heures de départ soit la sortie." page 13

"Je fais toujours attention aux derniers mots de mes interlocuteurs quand ils me quittent. C'est important les derniers mots. En cas de malheur , c'est l'ultime trace que l'on conserve de quelqu'un. Voilà pourquoi il faut soigner ses sorties."page 24

"Ce beau mot russe: razliubit. Il désigne le sentiment  à l'égard d'un être qu'on a aimé et pour qui on éprouve encore une nostalgique affection mais plus d'attirance  charnelle. Raliubit  est intraduisible en français. Notre langue qui sait si bien  servir l'amour passionné  ou le dépit enragé n'a pas de mot pour les états de l'entre-deux. " page 62

Le tao chinois fascinait Gengis Khan ( ce héros destrructeur) . La doctrine postule l'existence d'un chaos originel que l'homme par ses pensées, sa conduite, son harmonie intérieure peut rééquilibrer. Page 66

Etre Français, c'est vivre  dans un paradis peuplé de gens qui se croient en enfer. page 162

Les livres sont des rivères aurifères. La lecture  est le tamis  qui permet de remonter les pépites. page 174

Le guide voyage est le hamburger du gastronome: on le dévore en cachette...Partir, cest revenir de tout et écrire un guide  consiste à peindre le monde non tel qu'il est mais tel que le touriste  souhaite le découvrir . page 212

Ce que l'on a vécu ne peut nous être retiré. page 223

Je me méfie beaucoup de l'indignation : de toutes les vertus, c'est celle qui se trompe le plus souvent de cible. page 254

Ennui de la navigation à voile: Faire des milliers de miles pour aller étendre ses pièces de linge aux vents des confins. page 267

Je relis pour la troisième fois de ma vie Le Coran...Ce livre est plus réussi que le traité  d'Onfray parce qu'il vous rend vraiment athée: si Dieu a prononcé toutes ses paroles, qui peut réellement croire à sa grandeur?  Au nom du Très Haut, plus de vingt morts à Bali. L'islamisme est une idolâtrie païenne de type  précolombien qui a besoin de sang  sacrificiel. page 271

Le viol, moins que le banditisme ou les ouragans, n'a jamais ébranlé les structures d'un état. Une femme détruite ne menace pas les fondations d'une société...Je redeviendrai chrétien lorsqu'on ajoutera aux Tables de la Loi (écrites par des hommes) :" Tu ne violeras pas." page 273

Pour le malheur du Dalaï-Lama, les fils de Mao, eux, ne font jamais grève. page 275

Le carburant que nous consommons alimente les guerres et fournit sa force à certaines puissances terroristes.Le pétrole est le sang de l'islamisme, le nerf de la djihad, de la houille au service d'une idéologie fossile. A chaque fois que nous mettons le pistolet de la pompe dans le trou du réservoir, on appuie  en fait sur la tempe de l'Occident. page 276

Le PIB qui prétend fournir une indication du bien-être des peuples ne tient pas compte de la qualité de l'existence. La preuve? L'indice peut fleurir dans un pays irrespirable, surpeuplé,  dévasté par le déchaînement technique. Pire, le calcul peut faire le miel de son malheur. Page 293

"Les forêts précèdent les hommes, les déserts leur succèdent" écrivit Chateaubriant dans ses Mémoires d'outre-Tombe. page 296

Je marche parce que  c'est la moindre des choses lorsque l'on est humain...Je marche parce qu'un jour, il faudra nous y remettre. Nous avons oublié que la fête ne va pas durer...Je marche parce que c'est désuet. La marche me semble la plus agréable manière  de s'afficher antimoderne et de refuser les diktats  d'un monde soumis à la technique...Marcher, c'est célébrer la lenteur dans un monde qui s'agite; accepter l'ennui  dans une société qui ne croit qu'au divertissement; s'adonner au plaisir modeste dans un monde où tout se paie;  se replier dans ses pensées dans le brouhaha ambiant; chercher l'imprévu  dans une nation guidée par le principe de précaution; accueillir le local dans une humanité droguée par l'illusion de la globalité. Enfin, ne compter que sur soi. Flâner, courir les bois,  se promener, musarder sont des actes de liberté, minuscules certes, mais qui appartiennent à celui qui les accomplit. Les Etats le savent: ils ont érigé le vagabondage en délit!...Je marche parce que cela me donne des idées...Ne fait-on pas les cent pas quand on cherche un mot?  Marcher éclaircit l'esprit, favorise la mécanique de la pensée, libère du temps du  cerveau disponible...Le corps est occupé, l'esprit peut divaguer. Marcher , c'est donner à l'esprit l'occasion d'exercer son office...Je marche pour demeurer maigre. j'ai horreur du gras , pas celui des autres mais du mien propre...L'ascèse physique  est le miroir de l'ascèce spirituelle et si l'on veut alléger sa pensée, il faut se  dégraisser le corps...Je marche parce que la marche ralentit le temps...Le marcheur médite pour échapper à l'ennui.Il mesure l'espace au rythme de sa foulée. Le lent défilement du paysage  auquel il s'intègre, constitue une distraction...En chemin, demain n'existe pas...Je marche parce que la marche me réconcilie avec la nature. La différence entre un marcheur et un automobiliste? Le premier habite la géographie, le second la traverse. L'un prend le temps, l'autre sort son appareil photo et vole des instantanés. Marcher est l'unique manière de voir...Je marche parce que les gens me parlent plus gentiment  lorsque je vais à pied. A-t-on entendu un piéton dire à un  autre piéton: "Avance, espèce d'abruti!"...Je marche parce que c'est un jeu...Je marche parce que marcher m'aide à conduire ma vie...Je marche parce que c'est romantique...Je marche parce que cela ne laisse pas de traces...Je marche parce que je ne peux pas faire autrement, parce que je ne sais rien faire d'autre, parce que je ne suis bon qu'à ça, parce que les routes ne sont pas faites pour les chiens et parce que l'évolution m'a doté de deux jambes...pages 322 à 330.

Tout voyageur est un Monsieur Jourdain: il fait de la philosophie sans le savoir.. Les écoles  de pensées grecques, épicuriennes, stoïciennes l'ont affirmé: philosopher , n'est pas construire des systèmes. Philosopher, c'est apprendre à vivre. Et vivre, c'est descendre en soi pour se connaître, accepter  ce qui advient. Et comprendre que les sens sont des fenêtres. L'essentiel est de les ouvrir...Le voyage invite à conquérir l'essentiel...L'essentiel est de ne pas rater notre rendez-vous avec nous-mêmes, avec le temps,  avec l'espace, avec les autres...Voyager offre de s'amender...En voyage, on se frotte l'âme et le corps. Partir décape...Voyager inspire. On se met en route: les tourments  s'évaporent, les pensées affluent...En voyage, on accueille le silence...On regarde le ciel, la lisière d'un bois, on ne pense plus à rien: on a fait taire en soi le brouhaha intérieur...pages 337, 338, 339

La lecture est un refuge par temps de laideur...Les livres: bunkers de papier. Ils  nous offrent d'échapper à cet impératif de la modernité, ce nouveau commandement des sociétés transparentes: "Etre joignable".Lire, c'est le contraire: on se coupe, on s'isole, on s'installe dans l'histoire et, si elle vous captive, le monde peut s'écrouler.. Les seules personnes joignables sont le lecteur et l'auteur... Lire nous confirme que la solitude est un trésor.Un livre peut changer la vie...Lire, c'est laisser une parole s'élever dans le silence, vous traverser, vous emporter et vous laisser, métamorphosé, sur le rivage de la dernière page. Pour que cette alchimie opère, il faut être seul...Le livre féconde l'espace.Le lecteur se rappellera le lieu où il a lu un livre comme du berceau d'une nouvelle naissance. Les livres fécondent le temps...La pensée en puissance est accumulée entre les pages et attend l'opération de lecture pour se libérer. Le pouvoir poétique des livres? Ils nous font oublier le réel. Lire rend beau. Il m'a toujours semblé que les filles qui lisaient dans le train étaient les plus jolies. J'ai l'impression  que quelque chose me donne le droit  d'engager la conversation... Pages 340, 341, 342, 343, 344, 345.



mercredi, avril 10, 2013

LA SALLE D'ATTENTE ( Fadéla M'Rabet)

Livre de 100 pages paru en ce mois d'avril par Fadéla M'Rabet, l'une des premières féministes algériennes. La Salle d'Attente entre autobiographie et essai," dépeint l'Algérie d 'aujourd'hui , héritière d'un passé glorieux dont le présent, fait d'espérances trahies et d'attentes toujours déçues , est accablant.
L'auteur s'interroge sur la triple aliénation dont souffre le peuple algérien: le pouvoir patriarcal, l'ancien pouvoir colonial, le pouvoir actuel qui, en maintenant la charia, renforce le patriarcat.".
Tantôt, on sent la révolte , tantôt la tendresse.

"Le désir d'être heureux était tel  qu'on créait des leurres de bonheur, comme accepter un mariage  sachant qu'il était inacceptable. On le faisait quand même pour mettre fin à ce vide, à ce manque,  à ce désert de vie sexuelle et affective. Elle disait oui  pour rompre la monotonie des jours, recevoir  des cadeaux, pour être le reine d'un jour, alors qu'elle savait qu'il était vieux, libidineux, qu'il suait, qu'il chiquait, qu'il avait renvoyé  plusieurs femmes,  qu'il avait beaucoup d'enfants. Elle s'aveuglait et, le temps d'une fête avec  flûtes et tambours, elle sortait  ses robes enfermées dans des coffres  comme  dans de petites tombes." page 30

"Elle jurait qu'on ne l'y reprendrait plus (elle a été renvoyée chez ses parents) mais chaque fois,  les siens recommençaient à la harceler. Parce qu'un homme c'était un homme et qu'il le resterait toujours. Alors, une femme  sans homme n'était rien". page 31

"Nous sommes en attente d'un monde  qui englobe  tous les mondes, ceux d'Orient  et d'Occident.  Des mondes qui n'arrivent pas à fusionner  parce que nous sommes sous l'emprise de prédateurs qui veulent qu'on les combatte en nous.  Ceux-là mêmes qui nous refusent  et la culture arabe et la culture occidentale. Ainsi, il y a de l'Orient et de l'Occident  en nous mais il n'y a pas de fusion. Parce que nous sommes exposés à trois sources  d'aliénation: celle du pouvoir patriarcal,  celle du pouvoir colonial,  celle du pouvoir postcolonial. Le pouvoir colonial  a tenté de désintégrer notre société, de nous dépersonnaliser,  de nous refuser même la qualité d'êtres humains, , de nous inculquer la honte de soi. Le pouvoir patriarcal  nous refuse le statut  d'individu et  fait de chacun un simple maillon de la communauté. Le pouvoir postcolonial a renforcé le pouvoir patriarcal, qui refuse à l'homme la citoyenneté  et maintient la femme  dans une sous-humanité". page 45

"Le colon a tellement  valorisé l'homme blanc  que blanc est devenu synonyme de beau, intelligent, civilisé." page 47

"La société reste régie  par un chef à l'extérieur et son homologue, le père, à l'intérieur. Le chef de l'intérieur comme le chef de l'extérieur exige soumission et obéissance. Il détermine pour sa famille ce qui est bon et ce qui est mauvais. Il nous dit ce qu'il faut penser , ce qu'il faut aimer. Il choisit celui qu'on doit aimer, celui qu'on doit rejeter. Il veut soumettre toute volonté , réprimer toute spontanéité. " page 49

"Le statut de l'homme dépend , dans le système patriarcal, de la maîtrise  de la sexualité de la femme. Elle est la source des richesses humaines dont la plus précieuse est la production de guerriers. ...La charia vient légitimer la domination de l'homme pour que survive le système patriarcal. Page 51

...Refouler la femme de la sphère publique. Elle n'est tolérée que lorsqu'elle devient un fantôme qui hante les rues et non leur conscience. page 58

Exister  pour un Algérien, c'est s'opposer à la France et à l'Occident. Page 65

On veut faire croire au peuple algérien  qu'il n'y a que deux richesses: le pétrole et l'islam. Pour ne pas partager  avec leurs peuples les revenus du pétrole, les potentats  ont fait du dieu humaniste de l'islam qui proclame que tous les hommes sont égaux, un Dieu jaloux de son pouvoir, un potentat à leur image, devant laquelle il n'y a pas de salut sans prosternation perpétuelle. . Ils ont fait de la plupart des musulmans  des hommes agenouillés...Page 69

Une guerre d'indépendance n'est pas une révolution. Les Algériens ont "dégagé"le colonialisme , mais très tôt, il a été remplacé par une dictature militaire qui a instrumentalisé l'idéologie des révolutionnaires , le socialisme, et l'islam, dénominateur commun de la majorité des Algériens. Le socialisme a permis à une oligarchie d'origine modeste d'acquérir des richesses par les nationalisations, et l'islam de maintenir le régime patriarcal. page 84

L'Algérie s'est vidée peu à peu de ses intellectuels, de ses démocrates, de ses syndicalistes page 85

Pendant la colonisation, nous attendions la justice, pendant la guerre d 'Algérie, l'indépendance, , après l'indépendance, la révolution, que nous attendons toujours page 96

A la maison comme à l'école, on n'apprend plus  comment vivre , mais comment se préparer à la mort...la négation de la vie  est l'idéologie  de ceux qui sont incapables de maîtriser leur vie. De ceux qui se vengent  de la vie des autres , de leurs succès , de leurs joies. Pâges 104; 105



jeudi, avril 04, 2013

LETTRE A JIMMY (Alain Mabanckou)

L'auteur écrit à James Baldwin à l'occasion du 20è anniversaire de sa mort à Saint-Paul-De-Vence, en 1987. Tous deux sont Noirs mais l'un est né aux USA en 1924, l'autre en Afrique. Ce qui m'a intéressé dans ce livre, ce sont les réflexions sur la négritude et les différences entre celle d'Afrique et celle des Etats-Unis, la ségrégation raciale.

Le Noir américain a une identité unique.Il n'a d'homologues nulle part et pas de prédécesseurs..."Je m'appelle  Baldwin parce que je fus soit vendu  par ma tribu africaine, soit volé à elle pour tomber entre les mains d'un chrétien blanc du nom de Baldwin qui me força à m'agenouiller au pied de la croix." page 15

Ton père se méfie du Blanc quel qu'il soit, quand bien même ce dernier nourrirait les meilleures intentions du monde. Pour David Baldwin, ce n'est pas le Blanc qui est mauvais; tous les Blancs le sont, sans exception. Tu racontes comment une institutrice blanche dut affronter ce père soupçonneux lorsqu'elle eut l'idée de t'emmener au théâtre.page 23

"Je veux être un honnête homme et un bon écrivain"  (Baldwin adolescent) page 33

Les illustres écrivains qui t'ont précedé en France soulignent combien ils se sentent désormais des écrivains à part entière - et non entièrement à part. En France, on ne les considère pas comme des Noirs, ils sont avant tout des artistes, des écrivains qui captent l'attention du milieu culturel du pays d'adoption. Finie l'humiliation subie dans leur territoire, s'offre à eux la possibilité de créer dans la tranquillité, loin de la discrimination raciale...La France devint ainsi le lieu de ton éclosion page 50

L'Oncle Tom, le bon  nègre , entre dans l'imaginaire de la société américaine...La Case de l'Oncle Tom est une oeuvre qui arrange tout le monde alors même que la création devrait bousculer les consciences et ne pas sacrifier la réalité historique à l'émotion...L'Oncle Tom incarne le cliché du Noir hérité de l'imaginaire américain: il est illettré, a les cheveux crépus et sa résistance  phénoménale lui permet  de toujours endurer les vicissitudes de la vie de captif, et finalement d'en "triompher". Quant aux autres esclaves, George, sa femme, sa femme Eliza et leur fils n'échappent pas aux traits communs. le fils ressemble, trait pour trait au cireur de chaussures nègre...Page 66

La littérature  (noire africaine)  se présente comme une vaste campagne de dénonciation du système colonial, contrebalancée par la valorisation des racines africaines...L'Européen , et seul celui-ci , est à l'origine des problèmes de l'Afrique. page 75

"L'opposition  pour l'opposition" ne sera jamais un acte de création mais un bêlement  sans lendemain. page 78

A Paris, le Noir américain est pratiquement l'homme invisible. ... Tu apprendras rapidement que les hommes de couleur ne sont pas logés à la même enseigne en Europe: le traitement  n'est pas identique suivant  qu'on est un Noir d'Amérique et un homme qui vient d'Afrique noire, en particulier de colonies françaises. page 93

Le Noir américain a échoué dans une contrée qui n'est pas la sienne, le Nouveau Monde. Ce territoire d' accueil l'a réduit à un statut si humilant qu'il ne participe pas  aux décisions de cette  nation pourtant multiraciale, mais dominée de mains de maître par les Blancs...En somme, si l'Africain  se rattache naturellement à l'Afrique, le Noir américain, lui, le mystifie, fabrique des légendes, songe à cette terre promise comme à celle de la liberté absolue. Il souhaite retourner  dans le berceau de ses ancêtres. Son Afrique par conséquent est "un pays rêvé." De l'autre côté, l'Africain  veut changer sa terre, son pays "réel", reprendre au colon le pouvoir de décider de son peuple, mettre fin à l'exploitation des richesses de ses terres. L'Africain veut chasser le colon. Le Noir américain se bat pour qu'on le reconnaisse comme citoyen à part entière. Pourtant , le Noir américain et l'Africain sont des étrangers l'un à l'autre. page 98

Bien longtemps, les Noirs de France  ont cru -  et peut-être le croient-ils encore - qu'avoir la même couleur de peau suffisait à parler le même langage, regarder dans la même direction. Or l'Afrique est multiple, éclatée. La culture de tel pays africain n'est pas nécessairement celle de tel autre. Et puis,  leurs déplacements, lorsqu'ils ne sont pas la conséquence de la politique coloniale française, avec l'implication des ressortissants des colonies dans les différentes guerres européennes, relèvent beaucoup plus , d'itinéraires individuels  qu'aucune histoire collective n'a fait se croiser sur la "terre d'accueil". Les études, l'asile politique, les raisons économiques, les guerres civiles sur le continent noir , ne sauraient enfanter une histoire commune - ces contingences  ne sont pas l'apanage de la race noire. A certains égards, je dirais que la communauté noire de France n'est qu'une illusion, qu'elle n'existe pas. Pour la bonne  et simple raison que l'existence d'une communauté  est le résultat  d'une construction à la fois  intellectuelle et historique...Cette autre conscience  - que les Noirs américains ont su développer tout au long  de leur histoire tumultueuse -, cette autre conscience devrait prendre en compte l'expérience vécue sur le sol français.pages 131, 132

Les Noirs de France n'ont pas la même expérience de migration et où "l'addition"  qu'ils demandent à la France de payer n'est pas la même que celle des Noirs américains.  Outre-Atlantique, la ségrégation raciale fut institutionalisée - la France, au contraire,  a joué un rôle significatif dans "l'élaboration, l'expression  et l'émergence  de la condition noire, et ce grâce  à la diversité  des "migrations noires" qu'elle a connues et qu'elle connaît encore de nos jours. page 133

Il y a encore du chemin à parcourir  pour que nous saisissions  enfin que l'autre  n'est pas forcément  synonyme de soustraction, et moins encore de division, mais d'addition, voire de multiplication, deux opérations dont nous ne pourrons plus faire l'économie dans un monde qui conteste  plus que jamais la définition absolue  des identités nationales. page154

jeudi, mars 28, 2013

LE DESTIN MIRACULEUX D'EDGAR MINT ( Brady Udal)

Roman à la Dickens, qui fait penser à David Copperfield. Le héros, Edgar Mint, jeune Apache par sa mère et blanc par son père, surprend le lecteur par le récit de  sa vie d'enfant et d'adolescent pleine d'imprévus, d'histoires d'illusions perdues . Le lecteur se laisse prendre par la drôlerie et la compassion.

"Si je devais ramener ma vie à un seul fait, voici ce que je dirais : j'avais sept ans quand le facteur m'a roulé sur la tête. Aucun événement n'aura été plus formateur. Mon existence chaotique, tortueuse mon cerveau malade et ma foi en Dieu, mes empoignades avec les joies et les peines, tout cela, d'une manière ou d'une autre, découle de cet instant où, un matin d'été, la roue arrière gauche de la jeep de la poste a écrasé ma tête d'enfant contre le gravier brûlant de la réserve apache de San Carlos." page 11

(Le jeune Edgar est dans un internat pour enfants indiens. Un écrivain américain est venu parler aux élèves) Le grand poète, Vincent DeLaine, un célèbre Américian d'origine dont on n'avait jamais entendu prononcer le nom. Américain d'origine, disait-il comme si ça signifiait quelque chose. Pour ma part, je ne voyais pas très bien la différence entre un Américain d'origine et un Indien normal. page 260

(Sa mère est morte) La nuit, trop effrayé pour dormir, je restais assis dans mon lit, espérant la visite de ma mère. Parfois, je croyais sentir sa présence, j'imaginais entendre son rire aigu, aérien. Maintenant  qu'elle était morte, je pensais que nous pourrions nous parler, qu'elle pourrait m'expliquer pourquoi elle m'avait abandonné, pourquoi elle était partie en Californie et pourquoi, ayant appris que j'étais en vie, elle n'était jamais venue me voir. page 277

(Deux Mormons viennent voir Edgar à l'infirmerie )Frère Turkey dit une courte prière pour recommander à Dieu de m'aider, de me guérir et de me donner Son amour. "Vous ne m'avez pas sauvé la vie" leur criai-je de mon lit  d'une voix rauque, alors qu'ils s'apprêtaient à sortir. Je ne sais pas ce qui m'avait pris  de dire ça. Je sais seulement que j'étais malade à en mourir d'avoir  été sauvé. page 286

'Edgar est accueilli par une famille  de Mormons, il a été baptisé et fait partie de ce groupe) Brayton (le fils de la famille lui fait visiter la maison) "Tu sais, on héberge ici à peu près n'importe qui" Il leva les yeux sur moi , puis les reporta sur la fourmillière  qu'il était occupé à détruire  du bout de ses tennis. "C'est ma mère qui récupère tous ces gens, reprit-il. Avant Trong, on avait un étudiant , un Syrien. Il s'appelait Ibrahim... Ensuite, pendant un mois et demi, on a eu une famille entière de clandestins mexicains. Ils ont tous pris l'étage et j'ai été obligé de dormir en bas..." page 326

Une mère, un père, une soeur, un frère, un lit moelleux, dix sous-vêtements neufs de rechange, trois repas par jour, et tous les en-cas qu'il voulait...pour une fois dans  sa vie, Edgar avait tout ce dont il avait besoin. Et davantage encore. page 331

J'apprendrais qu'il y a une différence entre les enfants blancs et les enfants indiens. Chez les Blancs, il y a tout le temps des cafteurs. Et chez les Indiens? Eh bien,  un Indien ne cafterait pas même pour sauver sa propre mère. Au fil des années, les Indiens ont appris à connaître le prix du silence. page 339

samedi, mars 16, 2013

EXERCICE DE SURVIE (Jorge Semprun)

Petit livre de 100 pages que Jorge Semprun n'a pu terminer. C'est un texte inachevé par l'arrivée de la maladie. Dans son récit, il parle surtout de son expérience de la torture qu'il a connue en tant que résistant capturé par la Gestapo.

Je note aussi le film qu'il commente sur le processus de l'Espagne qui lève le voile sur la période franquiste: Les Chemins de la Mémoire.

Je ne vois réellement qu'une  personne, une seule aujourd'hui vivante, ô combien! avec qui il ne serait pas impossible, ni indécent, d' évoquer  cette expérience. : Stéphane Hessel  page 47

L'expérience de la torture n'est pas seulement, peut-être même pas principalement , celle de la souffrance, de la solitude abominable de la souffrance. C'est aussi sans doute, celle de la fraternité. Le silence auquel on s'accroche, contre lequel on s'arc-boute en serrant les dents, en essayant de s'évader par l'imagination ou la mémoire de son propre corps, son misérable corps, ce silence est riche de toutes les voix, toutes les vies qu'il protège, auxquelles il permet de continuer à vivre.
Et sans doute, l'être du résistant torturé devient-il un être-pour-la-mort, mais c'est aussi un être ouvert au monde, projeté vers les autres: un être-avec,  dont la mort individuelle, probable, nourrit la vie.
A Madrid, n'ayant jamais été arrêté, malgré les efforts considérables déployés par la police de la dictature, je n'avais pas eu à protéger la vie des autres, leur liberté du moins, par mon silence. Ce sont les autres qui  avaient préservé ma liberté, par leur silence , sous la torture. Jamais aucun des militants arrêtés pendant ces dix années de clandestinité n'aura livré à la police un rendez-vous avec moi, ni le moindre indice qui aurait pu me mettre en danger. j'ai vécu en liberté ces dix longues  années de clandestinité, grâce à tous ces  silences multiples....C'est une expérience  de solidarité autant que de solitude. Une expérience de fraternité, il  n'y a pas de mot plus approprié.pages 50,51

EXERCICES DE SURVIE (Jorge Semprun)

Petit livre paru en 2012 "est un texte inachevé. Jorge Semprun travaillait à sa rédaction  quand la maladie l'a empêché de poursuivre son projet."

Le thème dans ce récit est celui de la torture. Jorge Semprun est entré dans la Résistance et a été pris par la Gestapo.
Je note aussi le film qu'il a écrit "Les Chemins de la mémoire" sorti peu de temps avant son décès, le sujet du film est celui  de l'Espagne qui lève le voile sur la période franquiste .

"L'idée que nous aurions en commun le souvenir de la torture m'a paru pertinente...Je ne vois qu'une personne , une seule aujourd'hui vivante , ô combien!,avec qui ilne meserait pas impossible, ni indécent d'évoquer cette expérience: Stéphane Hessel. pages 46; 47

Un homme n'est pas véritablemnt humain parce qu'il a résisté à la torture,  ce serait une règle extraordinairement réductrice. Les valeurs et les vertus  proprement humaines - c'est-à-dire  essentielles pour fonder la transcendance d'un  idéal du Moi altruiste, historiquement chargé de futuritions collectives- ne peuvent  se concevoir ni se mesurer uniquement à l'aune  de la capacité de résistance à la torture.page 46

Ce silence auquel on s'accroche, contree lequel on s'arc-boute en serrant les dents, en essayant de s"évader par l'imagination ou la mémoire de son propre corps, son misérable corps,  ce silence est riche de toutes les voix, toutes les vies qu'il protège, auxquelles il permet de continuer à exister.
L'être du résistant torturé devient -il un être-pour-la-mort, mais c'est aussi un être ouvert au monde, projeté vers les autres: un être-avec, dont la mortindividuelle, éventuelle, probable, nourrit la vie...
A Madrid, L'expérience de la torture n'est pas un Erlebnis égoïste ou narcissique, quelle que soit la dose d'individualité , de singularité, qu'elle comporte forcément...C'est une expérience de solidarité aurant que de solitude.Une expérience de fraternité, il n'y a pas demot plus approprié.

Tout ce qui concerne le communisme et les partis politiques communistes dans le monde, c'est de la préhistoire.  page 67

mardi, mars 12, 2013

LE POLYGAME SOLITAIRE ( Brady Udall)

"Brady Udall raconte l'histoire exceptionnelle d'une famille non moins exceptionnelle. A 40 ans, le très mormon Golden Richards, 4 fois marié et père de 28 enfants, est en pleine crise existentielle. Son entreprise de bâtiment bat de l'aile, son foyer est une poudrière minée par les rivalités  et les menaces d 'insurrection. Rongé par le chagrin après la mort de 2 de ses enfants, il commence à douter sérieusement de ses qualités de père et de sa capacité à aimer. Golden Richards, tragiquement fidèle à ses idéaux , se sent  seul. Mais dans le désert du Nevada, il va rencontrer que  l'amour est une mine inépuisable."

Les épouses plurales qui ne s'étaient jamais fait coiffer  de leur vie sautèrent sur l'occasion  et se confièrent aux mains expertes de Nola Harrison (une épouse de Golden).  Et comme elle oeuvrait pour le bien commun, ...le conseil de la paroisse ne fut guère en mesure de s'y opposer. Tant que les coiffures restent décentes, donc pas question de teinture ou de coupe à la Marilyn Monroe, et que les femmes ne se livrent pas à des extravagances, comme se vernir les ongles, nous pensons donner notre accord. page 69

Si on ne savait pas, on se dirait une famille heureuse, une famille harmonieuse. Mais, approchez-vous, observez et vous ne manquerez pas de voir les rituels incongrus, les chagrins et les pleurs versés dans la solitude, les tractations, les mini -drames de la peur, de l'angoisse et du désir. page 87

On ne peut pas faire un mètre dans la maison , sans être réprimandé, corrigé et averti, sans qu'on vous rappelle que les règles et les lois sont ce qui  nous protège des pires aspects de nous-mêmes et qui nous permet de tenir le péché , l'anarchie et le mal à distance. page90

En ce moment, le Père se cache, comme d'habitude. Son repaire est le rez-de-chaussée de la Maison de la Poupée, une petite maison délabrée à un étage, en contreplaqué et bardeaux de cèdre dont il a abandonné la construction 3 ans auparavant à la mort de sa fille. page 92

A l'église, on apprend aux enfants que, pour chasser les mauvaises pensées, il faut réciter un passage des textes sacrés ou entonner un cantique. page 131

C'était vrai, il (Golden) avait accepté ce travail (construire un bordel) parce qu'il n'avait pas le choix. ...Oui, il risquait sa place au sein de l'église,  sa réputation et peut-être même son âme pour le bien de sa famille., mais il y avait  autre chose,une raison qu'il était incapable  de justifier et d'expliquer: il le faisait pour s'évader. Pour échapper 4 ou 5 jours par semaines à des épouses qui se querellaient, à une bande d'enfants bruyants toujours entre ses jambes, aux jalousies et aux ressentiments, aux obligations religieuses, aux notes de dentiste qui arrivaient avec une terrifiante régularité, à la tristesse qui étreignait son coeur chaque fois qu'il parcourait les couloirs de l'une ou l'autre maison pour regarder ses enfants entortillés dans leurs draps en se disant : "Quoi qu'il arrive, j'en suis responsable. Ils comptent sur moi". page 172

Quand il prenait un enfant dans ses bras ou qu'il lui donnait un chewing-gum, il était obligé  de prendre tous les autres dans ses bras et de leur donner à chacun un chewing-gum....Il devait mesurer ses compliments, ses baisers et ses cadeaux quels qu'ils soient.  Au fil du temps, il avait  appris à adopter une attitude de neutralité, un expression impassible afin de ne pas être accusé de favoriser un enfant, une épouse, d'aimer un tel plus qu'un tel ou d'avoir des chouchous. page 319

S'il y a une chose qu'un enfant polyg apprend , c'est bien qu'il n'est pas le centre du monde...Comme ils sont des gens à part, comme ils vivent selon les principes de Dieu, les familles vivront ensemble pour les siècles des siècles, ce que tout le monde a l'air de trouver formidablement formidable...Est-ce si formidablement formidable  d'avoir à faire la queue pour parler à sa mère? se demandait Rusty. page 515

Tu l'aimes?  cette fois, il détourna le regard et contempla ses mains écorchées. Plus vite qu'elle ne l'aurait pensé , il répondit: "Je ne sais pas. je crois que oui ou plutôt je croyais. Mais je ne t'aime pas moins pour autant" La remarque lui arracha un sourire. Il n'aurait pas pu lui donner une réponse plus juste, plus parfaite, parce que , après tout, c'était une vérité fondamentale.
Ils avaient choisi de régler leur vie sur cette vérité fondamentale: à savoir que l'amour est une matière pemière  illimitée. il n'est pas soumis au jeu des additions et des soustractions, de sorte que le donner à une personne n'implique pas nécessairement qu'on  doive l'ôter à une autre. Et le coeur dans sa capacité elle aussi est illimitée. page 668

dimanche, mars 03, 2013

LES POMPES DE RICARDO JESUS (Patrick Chauvet)

Patrick Chauvet , depuis quarante ans, a toujours photographié la guerre, il nous emmène en Amérique du Sud, alors que se lève le vent de la révolution. Après la Jamaïque et Bob Marley, ce sera Cuba et les émeutes de Miami, le Salvador et l'assassinat de l'archevêque  Romero, le Suriname que se disputent les mercenaires occidentaux. Patrick Chauvel témoigne qui sont ces hommes en train de risquer leur vie pour la promesse d'une nouvelle liberté. A travers ses reportages, il ne raconte pas une histoire , il raconte l'Histoire; à travers ses rencontres, il ne raconte pas des hommes, il raconte toute l'humanité, pour que jamais plus on puisse dire"on ne savait pas".

"On peut citer Mgr Romero dont Patrick Chauvel découvre l'existence en discutant avec une femme de ménage salvadorienne. Il le rencontre au Salvador et assiste à son assassinat en pleine messe le 24 mars 1980. Autre moment intense pour Patrick Chauvel: un reportage sur Bob Marley avec lequel lors d'un bain de mer en Jamaïque, il échange sur les nombreuses cicatrices qu'il a sur le corps. ma petite histoire dans la grande Histoire , c'est ce que cherche à capter le photographe sur la pellicule. Ses images font la une de "Match", "Time" ou "Newsweek". En 1996, il remporte le prestigieux World Press."

"Les images montrent ce que je vois, elles sont juste des faits, après ce sont les journaux qui les interprêtent en choisisant de les mettre en scène à leur convenance."

J'invite mon chauffeur de taxi au bar et lui demande s'il est possible de rencontrer Bob (Marley). rencontrer un des plus grands musiciens de notre époque, faire des photos d'une légende. Qui sait? son talent est peut-être contagieux. page 25

"Vous pensez être impartial parce que vous êtes photographe?
- Je ne travaille pas pour un seul journal, mais pour ceux qui veulent bien acheter mes oeuvres, toutes tendances confondues.
- Vous êtes un mercenaire. page 138

"Quand on assiste à quelque chose et que l'on ne fait rien, on devient complice. La révolution, c'est refuser de se dire: que va-t-on devenir?  Mais dire: Que puis-je faire pour changer les choses? IL faut passer à l'action, pour cela, il faut quelquefois utiliser la violence, la naissance d'une nouvelle société se fait dans la douleur, mais après, il faut éviter de retomber dans les défauts d'un pays qui se normalise. Il faut rester concerné. " page 153, le chauffeur de taxi, à Cuba.

jeudi, février 21, 2013

L'AUBEPINE ROUGE ( Ai Mi)

Sur fond de révolution culturelle, une histoire d'amour impossible  entre deux adolescents que tout sépare. Fille d'une famille d'intellectuels disgrâciés par le Parti, Jing Qiu, tout juste 15 ans, est envoyée à la campagne pour prouver sa valeur et sa droiture. c'est là qu'elle rencontre le beau Lao San, fils d'un général de l'armée qui joue de l'accordéon , chante des airs russes, prend de la distance vis à vis de la doctrine communiste, critique le régime ...L'amour à cette époque est qualifié de bourgeois et de notion capitaliste.

Ai Mi est un pseudonyme. Après avoir grandi en Chine, l'auteur vit aux Etats-Unis, elle raconte, dans  ce livre, son histoire  d'adolescente , pour le trentième anniversaire de la mort de Lao San.

Quant à demander aux élèves d'écrire ces livres (d'histoire) c'était typique de l'éducation révolutionnaire et illustrait parfaitement les slogans en vigueur:"Partir des masses pour arriver aux masses", les humbles sont les plus intelligents et les nobles les plus bêtes". page 12

Jin Qiu eut du mal à reprendre la marche (elle se rend dans un village) comme si la pause avait avivé la douleur. Mais il n'était pas question de se plaindre. Se montrer douillet ou tire-au-flanc était bourgeois, et Jing Qiu craignait d'être rangée dans cette catégorie. Déjà affligée de mauvaises origines sociales, il lui fallait encore plus que les autres se rapprocher du peuple et de ses souffrances...elle ne pouvait se permettre le moindre geste  ou la moindre parole non prolétaire. page 19

Le père de Jing avait été envoyé en camp de réforme par le travail à la campagne  dès le début de la révolution culturelle. page 30

Selon la coutume du village, on appelait les fils de famille par leur rang de naissance  et non par leur prénom: l'aîné s'appelait l'Aîné, le deuxième, le troisième , etc...Cet usage ne s'appliquait pas aux filles: leur rang ne comptait pas puisqu'elles étaient destinées à d'autres, données en mariage, et qu'à partir du moment où elles partaient vivre chez leur belle-mère, elles n'étaient plus considérées comme des membres de la famille. "Les filles mariées sont comme de l'eau renversée" disait l'adage. page 38

"Si la vie est une route à sens unique, alors marche dorénavant devant moi, que je puisse toujours te voir. Si la vie est une  route à double sens, alors, donne-moi la main , et nous traverserons la foule sans nous perdre" Lao San à Jin Qiu.page 56

Sa mère (à Jin Qiu) lui avait expliqué  qu'autrefois, chez les paysans, les jeunes épouses étaient traitées comme la cinquième roue  du carrosse: à table, les beaux-parents étaient servis en premier, puis c'était le tour du mari,  des beaux-frères, des belles-soeurs et enfin des enfants. lorsque leur tour arrivait, les malheureuses n'avaient que les restes.Les maris n'osaient montrer leur amour pour leur femme devant leurs parents, alors lorsqu'ils voulaient lui faire plaisir,  en lui donnant des mets choisis, ils les cachaient dans le bol. page 92

Son père (à Jin Qiu) dès qu'il eut l'âge de se marier, avait dû épouser deux femmes. Deux mariages arrangés, l'un par son père, l'autre par son oncle, qui le considérait comme son fils et l'avait chargé d'assurer sa descendance. Il avait d'abord essayé d'échapper à ces unions forcées en partant suivre ses études dans une autre ville, mais quand son père s'était retrouvé à l'article de la mort, il avait dû revenir et se plier à sa volonté....Il avait  ensuite rencontré la mère de Jin qu'il avait fini par épouser après  s'être débarrassé de ses deux précédentes femmes au prix  de mille difficultés...Plus tard , quand le père de Jin avait été condamné à travailler comme un forçat dans la ferme qui appartenait autrefois à sa famille, il avait proposé à sa femme de divorcer pour protéger leurs enfants. Mais elle avait refusé de l'abandonner...Les enfants refusèrent eux aussi....page 363



samedi, février 16, 2013

GENS DE PEKIN (Lao She)

A travers des personnages divers que l'auteur met en scène, c'est la vie pékinoise, à la fin de l'Empire et au début de la République qui resurgit. (1910-1920). Les prostituées côtoient les amateurs d'opéra et les agents de police; les bandits avec les honnêtes gens, les simples artisans avec les petits commerçants. Il donne la parole à ceux qui ne l'avaient pas.

 L'heure était aux chemins de fer, aux fusils, aux ports ouverts et à la terreur; page 26

Xin Dezhi comprit que le géant Qian ne reviendrait plus. Le monde avait changé pour de bon. page 48

Dans l'année, il suffisait qu'il mourût comme une dizaine de gens riches et on avait de quoi vivre  page 57 (le personnage de ce récit prend en charge les célébrations lors des décès.)

Nous étions complètement dépassés par le cours des événements et on n 'y pouvait rien  page 67 (un homme seul)

Aider autrui  était pour moi une forme de distraction, dont je ne pouvais me passer. Pourquoi?  parce que, dans notre métier, il y avait deux sortes de travail. L'un était intéressant et propre, c'étaient  les effigies mortuaires. L'autre, le "blanc",  était bien différent.  page 65

Pour éliminer les superstitions, il n'y a rien de tel qu'un malheur qui vous tombe dessus sans qu'on l'ait prévu .(sa femme l'a quitté). ..A force de réfléchir, je m'étais rendu compte  que la superstition , c'est bon seulement  quand on espère obtenir un bienfait inattendu; quand c'est le contraire qui arrive, on n'a plus d'espoir et on ne croit naturellement plus à rien. page 79

Dans les journaux et dans les discours publics, on exalte souvent la liberté, or, quand on exalte une chose, c'est précisément qu'elle n'existe pas en réalité.  page 126

Il avait un seul but dans la vie: amasser le plus d'argent possible, de façon à s'assurer une sécurité et une indépendance complètes, comme s'il avait été lui-même, une petite montagne isolée dans la plaine . page 164

(L"héroïne de cette dernière nouvelle s'est prostituée pour avoir de quoi manger)  J'acquis au cours de ces expériences, une certaine connaissance  de l'"homme " et de l'"argent"; l'argent est encore plus redoutable: m'homme est une bête, mais  c'est l'argent  qui lui donne du nerf. page 307

J'avais connu tant d'hommes  que j'avais oublié l'amour. Je n'avais aimé que moi-même, mais ne le pouvais même plus. page 313

La prison est l'endroit idéal pour vous convaincre que l'humanité ne s'améliorera jamais. Même en rêve, je n'ai jamais vu  quelque chose d'aussi sordide. Mais j'y suis et ne songe guère à en sortir. Si j'en crois mon expérience, le monde extérieur ne vaut guère mieux. page 314 (l'héroîne est emprisonnée pour son activité de prostituée)

lundi, février 04, 2013

QUAND L'EMPEREUR ETAIT UN DIEU ( Julie Otsuka)

Petit livre qui raconte l'histoire des milliers de citoyens américains, d'origine japonaise qui ont été déportés dans des camps après l'attaque de Pearl Harbour. Julie Otsuka emprunte largement à l'histoire de ses grands-parents. Elle retrace le destin d'une famille tranquille de Berkeley. Le père, soupçonné d'être un traître au service de l'empereur, est déjà interné , la mère et ses deux enfants sont envoyés dans un camp de l'Utah aux confins du désert. Un exil fait de privations et de souffrance, où les pires sévices sont perpétrés dans l'indifférence générale.Trois ans plus tard, à la fin de la guerre, arrive le temps des retrouvailles, c'est une famille brisée qui doit réapprendre à vivre avec ses voisins.

Demain, les enfants et elle s'en iraient. Elle ignorait où ils se rendraient, où combien de temps ils seraient partis, ou encore qui habiterait la maison pendant leur absence. Elle savait simplement qu'ils devaient s'en aller demain.  page 174

Lors de la première journée dans le désert, sa mère lui avait dit d'être prudent: "Ne touche pas aux barbelés, ne parle pas aux gardes dans les miradors. Ne regarde pas directement le soleil. Et n'oublie pas: ne prononce jamais le nom de l'empereur à haute voix. page 60

Cela ne ressemblait à aucun des déserts dont il avait entendu parler dans les livres. Ici, il  n'y avait ni palmiers, ni oasis, ni caravanes de chameaux serpentant lentement parmi les dunes. Ici, il n'y avait que le vent et la poussière,et  puis le sable brûlant. Page 61

Les règles concernant la clôture étaient simples: interdiction de passer par-dessus, interdiction de passer par-dessous, interdiction de passer autour, interdiction de passer au travers...Il y avait aussi des règles concernant le langage: ici, on dit "salle à manger" et non pas "cantine" "conseil de sûreté" et non pas "police interne", "résidents" et non pas "évacués"enfin et surtout, "climat mental " et non "moral"... Il y avait aussi des règles concernant la nourriture: il était interdit de se resservir , sauf de pain et de lait. Et concernant les livres: pas de livres en japonais. Il y avait aussi des règles concernant la religion: pas de shintoïstes,  avec leur culte de l'empereur. page 69

"On vous a amenés ici pour votre propre protection" leur avait-on assuré. C'était dans l'intérêt de la sûreté nationale, C'était une question de nécessité militaire. C'était pour eux l'occasion de prouver leur loyalisme. p78

Beaucoup de gens avaient logé chez nous en notre absence mais nous ignorions qui ils étaient, ou ce qu'ils étaient devenus, ou encore pourquoi nous n'avions jamais reçu le moindre chèque de l'homme qui avait promis de veiller à la location de la maison. page 118



mercredi, janvier 30, 2013

MARIE - BLANCHE (Jim Fregus)

Une fresque familiale à travers un siècle et trois continents. 1995, Jim Fergus rend visite à sa grand'mère, Renée, âgée de 96 ans. Fille d'aristocrates désargentés, mariée trois fois, celle -ci a connu un destin hors du commun., qui l'a menée de son village natal de la région de Senlis jusqu'aux Etats Unis, en passant par l'Egypte. D'un caractère entier, froide et tyrannique, elle a brisé la vie de sa famille, en particulier celle de sa propre fille, Marie-Blanche, la mère de Jim Fergus. Pour essayer de la comprendre, et peut-être de lui pardonner, celui-ci va tenter de retracer son parcours.
Jim Fergus s'inspire ici de son histoire personnelle pour nous offrir cette saga familiale bouleversante.

Renée se mit à penser qu'elle avait mené à terme le projet ébauché bien des années plus tôt, lorsqu'elle était petite fille, elle avait réussi à empêcher ses parents de divorcer, sa mère d'épouser  Gabriel , elle lui avait volé ce  dernier. Si elle en retirait une grande satisfaction, elle ne nourrissait aucune animosité envers sa mère. page 193

L'argent compte plus que jamais et lorsqu'on a le choix  entre épouser une bourse pleine ou une bourse vide, croyez-moi, il est aussi facile de tomber amoureuse d'un riche que d'un traîne-misère. page 326

"Toujours" la vie  se charge de nous le rappeler - ne dure jamais très longtemps. page 342




mercredi, janvier 16, 2013

RU ( Kim Thuy)

Ru est un petit livre aux chapîtres courts ,l'auteur voyage à travers le désordre de ses souvenirs: l'enfance dans sa cage d'or, à Saïgon,  l'arrivée de Communisme dans le Sud-Vietnam apeuré, la fuite dans le ventre d'un bateau au large du golfe de Siam, l'internement dans un camp de réfugiés en Malaisie, les premiers frissons  dans le froid du Québec ....

"Je suis venue au monde  pendant l'offensive du Têt, aux premiers jours de la nouvelle année du singe."page 11

(Dans un camp de réfugiés en Malaisie) .Le docteur  en poste ne m'a pas adressé la parole. Il a tiré l'élastique de mon pantalon pour confirmer mon sexe  plutôt que de me le demander. Boy or girl? je connaissais aussi ces deux mots. J'imagine que la physionomie d'un garçon et celle d'une fille de 10 ans devaient se ressembler énormément vu notre maigreur. page 28

L'amour  tel que mon fils Pascal le connaît se définit par le nombre de coeurs dessinés sur une carte...Je dois attendre encore quelques années avant de pouvoir lui rapporter, qu'en d'autres temps, d'autres lieux, l'amour d'un parent se révélait dans l'abandon volontaire de ses enfants, comme les parents du Petit Poucet. page 45

On oublie souvent l'existence de toutes ces femmes qui ont porté le Vietnam sur leur dos tandis que leur mari et leurs fils portaient les armes sur le leur. On les oublie parce que, sous leur chapeau conique, elles ne regardaient pas le ciel. Elles attendaient seulement que le soleil tombe  sur elles pour pouvoir  s'évanouir plutôt que s'endormir. page 47

Quelqu'un m'a dit que les liens se tissent  avec les rires, mais encore plus avec le partage, les frustrations du partage.  page 59

Ma mère a commencé à vivre, à se laisser emporter, à se réinventer, à cinquante-six ans. page 72

Très tôt, mon père a appris à vivre loin de ses parents, à quitter les lieux, à aimer le temps présent, à ne pas s'attacher au passé. page 73

Dans les permiers hivers (au Canada) nous ne savions pas  que chaque vêtement avait sa saison., qu'il ne fallait pas tout simplement porter les vêtements que nous possédions. page 80

Chaque cadeau  que nous nous offrions était réellement un cadeau car il n'était jamais futile. En fait, chaque cadeau était réellement un cadeau car il provenait  d'abord et avant tout d'un sacrifice et était la réponse à un besoin, à un désir ou à un rêve.page 84

'Un jeune serveur de Hanoî dit à l'auteur qu'elle est trop grosse pour être Vietnamienne) "J'ai compris plus tard  qu'il ne parlait pas de mes quarante-cinq kilos , mais de ce rêve américain qui m'avait épaissie, empâtée, alourdie. Ce rêve américain a donné de l'assurance à ma voix, de la détermination à mes gestes, de la précision à mes désirs,  de la vitesse à mes gestes et de la force à mon regard...Ce rêve américain m'a fait croire  que je pouvais tout avoir, que je pouvais me déplacer en voiture avec chauffeur, et en même temps, mesurer le poids des courges transportée sur une bicyclette rouillée par une femme aux yeux embués par la sueur, que je pouvais danser au même rythme que les filles qui se déhanchaient  au bar pour étourdir les hommes aux portefeuilles bien garnis de dollars américains....Mais ce jeune serveur m'a rappelé que je ne pouvais tout avoir, que je n'avais plus le droit de me proclamer vietnamienne parce que j'avais perdu leur fragilité, leur incertitude, leurs peurs. Et il avait raison de me reprendre. page 86

La plupart de ces enfants de GI sont devenus des orphelins, des sans-abri, ostracisés par la profession de leur mère, mais aussi par celle de leur père. Ils étaient la face  cachée de la guerre. page 90

Les ancêtres, qu'ils aient été joueurs, nuls ou violents,  devenaient tous respectables  et intouchables une fois morts, une fois mis sur l'autel avec de l'encens, des fruits, du thé. page 101

Seuls autant qu'ensemble, tous ces personnages de mon passé ont secoué la crasse accumulée sur leur dos afin de déployer leurs ailes au plumage rouge et or, avant de s'élancer vivement vers le grand espace bleu, décorant ainsi le ciel de mes enfants, leur dévoilant  qu'un horizon en cache toujours un autre et qu'il en est ainsi jusqu'à l'infini...page 142

dimanche, janvier 13, 2013

CERTAINES N'AVAIENT JAMAIS VU LA MER (Julie Otsuka)

Des Japonaises au début du siècle dernier ont quitté leur pays pour épouser aux Etats-Unis un homme qu'elles n'avaient pas choisi. Après une éprouvante traversée du Pacifique, elles rencontrent pour la première fois celui pour lequel elles ont tout abandonné. Celui dont elles ont rêvé, celui qui va tant les décevoir. Elles racontent leur misérable vie d'exilées, leur nuit de noces, souvent brutale, leurs rudes journées de travail, leur combat pour apprivoiser une langue inconnue, l'humiliation venue des Blancs, le rejet pour leur progéniture de leur patrimoine et de leur culture...jusqu'à la guerre 39-45, le silence et l'oubli.

"Nous nous sommes mises à penser à autre chose. Au kimono que nous porterions le jour de notre arrivée. A notre coiffure. A ce que nous dirions  quand nous le verrions. Parce qu'à présent, nous étions sur le bateau, le passé était derrière nous et il n'y avait pas de retour possible. page 20

"Nous souffrions toutes - nos mains pleines d'ampoules saignaient, nos genoux brûlaient, notre dos ne s'en remettrait jamais...Si nos maris nous avaient dit la vérité dans leurs lettres - qu'ils n'étaient pas négociants en soieries, mais cueillaient des fruits, qu'ils ne vivaient pas dans de vastes demeures aux pièces nombreuses mais dans des tentes, des granges, voire  des champs, à la belle étoile - jamais nous ne serions venues en Amérique accomplir une besogne qu'aucun Américain qui se respecte  n'eût acceptée...Le jour, nous travaillions dans les vergers et leurs champs mais, chaque nuit,  dans notre sommeil,  nous retournions chez nous.page 38, 39

...Nous vivions dans une hutte en terre battue sous un saule, au milieu d'un vaste champ sans clôture, er dormions sur un matelas de paille. Nous allions faire nos besoins dehors, dans un trou. Nous tirions notre eau du puits. Nous passions nos journées à planter, à ramasser des tomates du lever au coucher du soleil, et nous ne parlions à personne hormis à nos maris pendant des semaines d'affilée...Et nous comprenions que jamais nous aurions dû partir de chez nous. Nous avions beau appelé notre mère de toutes nos forces, nous savions bien qu'elle ne pouvait nous entendre, aussi essayions-nous  de tirer le meilleur parti  de ce que nous avions. page 44

Certaines d'entre nous avaient grandi dans de belles propriétés, avec leurs propres domestiques, et ne supportaient pas qu'on leur donne des ordres. page 54

Nous avons accouché sous un chêne, l'été, par quarante-cinq degrés.Nous avons accouché près d'un poêle à bois dans la pièce unique de notre cabane par la plus froide nuit de l'année. Nous avons accouché sur les îles venteuses du Delta, six mois après notre arrivée, nos bébés étaient minuscules, translucides, et ils sont morts au bout de trois jours. Nous avons accouché 9 mois après avoir débarqué de bébés parfaits, à la tête couverte de cheveux noirs. Nous avons accouché dans des campements poussiéreux, parmi les vignes. Nous avons accouché dans des fermes reculées, avec la seule aide de nos maris....page 65

Dès que possible (les enfants) nous les avons mis au travail dans les champs. Ils cueillaient des fraises avec nous..ils ramassaient des petits pois avec nous...ils se faufilaient derrière nous  dans les vignes....page 74..Une autre, un jour,  s'est assise parmi les rangs d'oignons en disant qu'elle aurait préféré ne jamais naître. Et nous demandions  si nous avions bien fait de les mettre au monde. page 75

Quelques-unes des nôtres ne parvenaient pas à en avoir (des enfants) , et c'était bien là le pire. Car, sans héritier pour transmettre le nom de famille, l'esprit de nos ancêtres cesserait d'exister. page 80

Un par un les mots anciens que nous leur(les enfants) avions enseignés disparaissaient de leurs têtes .Ils oubliaient les noms des fleurs en japonais.Ils oubliaient le nom des couleurs. Celui du dieu renard, du dieu du tonnerre, celui de la pauvreté, auquel nous ne pouvions échapper. page 83

Nous les reconnaissions à peine. Ils étaient plus grands que nous, plus massifs...Surtout, ils avaient honte de nous.De nos pauvres chapeaux de paille et de nos vêtements miteux. De notre accent prononcé. De nos mains calleuses, craquelées. De nos visages aux rides profondes, tannées par des années passées à ramasser des pêches, à tailler des vignes en plein soleil. Ils voulaient de vrais pères qui partent le matin en costume - cravate et ne tondent pas la pelouse que le dimanche. Ils voulaient des mères différentes, meilleures, qui n'aient pas l'air aussi usées. page 85

(pendant la guerre 39-45) Les Japonais ont disparu de notre ville. Leurs maisons sont vides, murées. . Les boîtes aux lettres débordent. Les journaux s'amoncellent sur les vérandas affaissées et dans les jardins. Les voitures restent immobiles dans les allées...page 125
Le maire nous a assuré qu'il n'y avait aucune raison de s'inquiéter."Les Japonais sont en sécurité" dit-il dans le Star  Tribune de ce matin. Il  n'a pas hélas le droit de nous révéler où ils se trouvent. "ils ne seraient plus en sécurité , n'est-ce pas , si je vous révélais l'endroit."page 126

Ce sont nos enfants qui semblent prendre la disparition des Japonais le plus à coeur. Ils répondent plus que d'habitude. Ils refusent de faire leurs devoirs.Ils sont anxieux. Font des histoires..."Chaque fois que je ferme les yeux, je les vois" dit l'une. Une autre pose des questions " Où peut-on aller les chercher?" Y-a-t-il une école où ils sont?" page 128

Certains membres de notre communauté, pourtant, ont été plus que soulagés de les voir partir. page 129

Les gens commencent à exiger des réponses. Les Japonais  se sont-ils rendus dans les centres d'accueil de leur plein gré ou sous la contrainte? Quelle est leur destination finale? Pouquoi n"avons-nous pas été informés de leur départ à l'avance?  Qui va les défendre si la chose est possible? Sont-ils innocents?  Sont-ils coupables? page133

Un  an plus tard, toute trace de leur présence  a disparu  de notre ville ou presque. ...Tout ce que nous savons,  c'est que les Japonais sont là-bas quelque part, dans tel ou tel lieu et que nous ne les reverrons jamais plus en ce bas monde. page 139




dimanche, décembre 30, 2012

L'OMBRE DU VENT (Carlos Ruiz Zafon)

"Dans la Barcelone de l'après-guerre civile, marquée par la défaite, la vie difficile, les privations, les haines rôdent toujours.Ce roman avec un tableau historique évoque les émois de l'adolescence où les mystères s'emboîtent comme des poupées russes. L'auteur mêle inextricablement la littérature et la vie."
"j"ai grandi entre les livres faisant des amis invisibles dans les pages qui tombaient en poussière et dont je porte  encore l'odeur  sur mes mains".

La ferveur enfantine  est une maîtrise infidèle et capricieuse...puis les anfants grandissent et on ne sait plus ce qu'ils pensent ni ce qu'ils éprouvent. Ainsi va la vie. Les gens caquettent à qui mieux mieux. L'homme ne descend pas du singe, il descend  de la poule" page 141

"Les raisons qui poussent à dire la véritésont limitées mais le  nombre  de celles qui poussent à mentir est infini."

"Méchants, non , rectifia Firmin. Imbéciles, ce n'est pas la même chose. La méchanceté suppose une détermination morale, une intention et une certaine réflexion. L'imbécile ou la brute, ne s'attarde pas à réfléchir ou à raisonner. IL agit par instinct, comme un boeuf de labour, convaincu qu'il fait le bien, qu'il a toujours raison, et fier d'emmerder tout ce qu'il voit différent de lui, que ce soit par la couleur, la croyance, la langue, la nationalité, la manière de se distraire. En fait, le monde aurait besoin de plus de gens vraiment méchants et de moins de simples crétins" page 173

"Béa dit que l'art de lire est en train de mourir lentement, que c'est un rituel intime et que le livre  est un miroir et que nous pouvons seulement y trouver ce que nous portone  déjà en  nous, que nous mettons dans la lecture l'esprit et l'âme et que ce sont des choses chaque jour plus rares."

"Il disait souvent que nous existons tant que quelqu'un se souvient de nous" page 191

"Le vin fait du sage un idiot et de l'idiot un sage" page 388

samedi, décembre 22, 2012

UN FUSIL DANS LA MAIN, UN POEME DANS LA POCHE ( Emmanuel Dongala)

Ce livre est un récit des Indépendances de l'Afrique, à travers le personnage de Mayéla dia Mayéla. De la lutte intellectuelle puis armée dans les maquis d'Afrique Australe, jusqu'au sommet du pouvoir, Mayéla incarne le rêve d'un continent libéré du colonialisme . En réalité, le continent n'aura fait que changer de maître, remplaçant le colon Blanc par le despote Noir.

'Un officier blanc à un Noir " Comprenez bien ceci: Dieu nous a faits tous différents et il veut que nous restions séparés. Dieu a envoyé l'Africaner en Afrique pour une mission civilisatrice et sa tâche divine est de contrôler tout ce qui se passe dans ce pays. Et grâce à lui, ils bâtiront une nouvelle civilisation de races pures, le Blanc restera blanc, le Bantu bantu, c'est pour votre bien aussi. N'oubliez jamais cela. page  68

L'histoire n'est pas une série de faits ou d'événements résumés par une date. Bien au contraire, l'histoire est mouvement; mouvements d'hommes, d'idées, de pensées qui se contredisent, s'annulent ou s'ajoutent. Page 238

mercredi, décembre 19, 2012

MAUDITE EDUCATION (Victor Gary)

"Le président éternel , qu'on dit être aussi méchant, aussi inhumain,- rappelle-toi qu'il a fait fusiller  dix-neuf officiers - n'est que le miroir qui reflète la bêtise, la violence, le mépris de la personne humaine qu'on cultive tant dans notre société. Il est la quintessence de ce que, malheureusement,  nous sommes notre être véritable, notre pur produit." page 67

"Je persiste à croire que ce  qui est rêve se confond avec le passé. Le présent, lui-même, n'est qu'un espace incertain à peine palpable, déjà évaporé alors qu'on a même pas profité de ce qu'il offre. L'homme n'a que ses souvenirs et le rêve est le cadre qui amplifie les perspectives, donne plus de luminosité à la mémoire. Le rêve surtout n'appartient qu'au rêveur. Tandis que nous ne sommes pas les propriétaires de nos souvenirs car ils ont été construits avec d'autres que nous, qui peuvent avoir sur nos réminiscences des opinions et des sentiments. page 128.

"Je n'ai aucune fierté d'être Haïtien. mais je voudrais me battre pour l'être, pour que   mes enfants le soient aussi. C'est ce que je fais avec mes mots."

"Aujourd'hui encore, je constate le fossé qui se creuse entre nous et nos enfants. Sans qu'on se rende compte, ces derniers créent , à notre insu, leur univers, vivent leurs propres expériences et n'en partagent avec nous, qu'une infime partie."

"Etre ici est si pénible
Que je peins sur une cité
La mer de la mer refuge.
Dans le bleu  de la mer refuge,
Je rêve d'attraper l'éclipse
Pour y accrocher une conscience écorchée.
L'enfer n'existe que sur terre, petit.
On n'échappe pas à nos petitesses, à nos folies, à nos traîtrises et à nos crimes"

dimanche, décembre 09, 2012

OMBRES CHINOISES (Lisa SEE)

Roman paru en mai 2012 qui décrit avec minutie et réalisme les années 1957 à 1959 en Chine. C'est le Grand Bond en avant. Exit les propriétaires terriens, la cuisine familiale; tout se vit ensemble. C'est l'idéal révolutionnaire qui électrise les gens, que se soit à la campagne ou à la ville. Tout le monde veut réaliser les voeux souhaités par Mao.
Arrive le moment où la pénurie survient. On a voulu faire fi des cultures traditionnelles pour semer du blé etc...mais c'est l'échec. La cantine collective se ferme, les familles  cherchent à survivre: rats, oiseaux, racines, écorce, herbes, terre, on glane des grains de riz dans les champs etc...
On arrive à manger de la chair humaine. Des cadavres nombreux dans les maisons, les champs, le long des routes mais au sommet, on se tait sur ce désastre. En ville, à Shanghaï, on survit également. Tout est rationné.

May , l'héroïne , venue de Californie par idéal révolutionnaire, déchante et se rend compte que ce dont elle avait rêvé n'est qu'un leurre, son mariage est un échec, sa fille se révèle le seul motif de rester en vie et rentrera en Amérique après bien des déceptions et des difficultés.

J'ai été très intéressée par ce roman car il décrit une page de l'histoire de la Chine aussi bien à la campagne qu'à la ville. L'auteur a interrogé des personnes qui lui ont raconté leur histoire. La famine dura 3 ans. Cependant, peu d'études ont été faites concernant le Grand Bond en avant. Ceux qui le subirent dans les campagnes les pires effets de la famine sont morts sans pouvoir en témoigner ou sont restés isolés dans leurs villages.

lundi, décembre 03, 2012

POUR TOUT L'OR DU BRESIL ( Jean-Paul Delfino)

Novembre 1755, un tremblement de terre ravage Lisbonne, la capitale du Portugal. pour reconstruire la ville, le premier ministre du roi fait appel à Dom Cristiana de Fonseca, jeune fils d'un commerçant lisboète. Au même moment, Zumbo, fils d'esclaves, quitte Rio pour aller faire fortune dans la quête des diamants et de l'or à Ouro Preto, au Brésil.

Tout le roman s'étire sur une quarantaine d'années entre le Portugal et le Brésil. Les idées des philosophes français sont les bienvenues chez certains et honnies par d'autres. Une page d'histoire du Portugal et du Brésil qui avait des désirs d'indépendance.

Après le tremblement de terre, l'Eglise dit qu'il est une punition de Dieu; "Pour eux (les prêtres) Lisbonne était devenue la Sodome baroque". L'Eglise veut reconstruire d'abord les églises, les couvents etc..
"L'être humain ne saurait se nourrir que de  prières. Il lui faut manger et boire, se vêtir, trouver à se reloger, recommencer à travailler. Il lui faut pouvoir se soigner, se chauffer, apprendre dans les universités, pouvoir se déplacer à nouveau pour que l'économie reprenne et que Lisbonne renaisse de ses cendres. "page 44

"Notre Christ à nous , les  nègres, c'est Oxala. Il  n'a jamais été crucifié mais, pour que l'Inquisition nous fiche la paix, on l'a mis sur une croix. Il n'est pas blanc, il est métis et, autour de son cou, on a accroché un petit collier de cauris béni par Notre Mère-de-saint. Si tu regardes de près son visage, tu verras aussi des traces de scarification des tribus bantoues. Celle que les catholiques appellent la Vierge Marie, c'est Iemanja, la déesse des eaux  et de la fertilité. Le bois dans lequel elle a été taillée est très sombre et c'est pourquoi on l'appelle la Vierge noire...ça arrange tout le monde, les Africains n'oublient pas d'où ils viennent et ils se rappellent leur culture. Quant aux curés, ils croient qu'on honore les saints chrétiens sinon ils nous feraient danser au bout d'une corde." pages 144, 145

"Est-ce-qu'on a jamais vu  un Noir avoir de l'instruction, foutre Dieu?
-Attention, c'est pas parce que t'es un Nègre que tu pourrais pas être un savant comme un Blanc. C'est parce que t'es un miséreux, un pauvre. Contre ça l'instruction n'y peut grand-chose, crois-moi" (Zumbi a appris à lire et à écrire ) page 190

Zumbi est devenu riche. "Maintenant qu'il est riche, il mange avec des bourgeois et même des nobles..Un Nègre qu'a des sous,ça reste un Nègre. Et on le respecte encore moins qu'un Nègre pauvre, par jalousie." page 235

"Tu étais beau parce que tu étais libre. Avec ta perruque sur la tête et tes brodequins, tu as l'air riche, mais tu es prisonnier " Laurinda à Zumbi; Laurinda est sa femme.page 237

"Les colonies sont un mal nécessaire pour la bonne fortune du Portugal" page 239

"Un homme a le droit de réussir sa vie quelle que soit sa couleur de peau. "page 244





.

lundi, novembre 26, 2012

LE FEU DE SHIVA (Suzanne Fisher Staples)

Un autre livre sur l'Inde, bien plus court que le précédent.

Un jour où un cyclone dévaste un village au sud de l'Inde, naît une petite fille, Parvati.Elle grandit entourée de l'hostilité des villageois  persuadés qu'elle a des pouvoirs surnaturels. Les pas de danse de la fillette semblent provoquer des événements étranges. Seule, sa mère ; croit en elle. Parvati n'a qu'un rêve: danser comme le dieu Shiva. Un grand maître de danse indienne découvre ses talents et l'invite à Madras où elle se soumet à un programme rigoureux  d'étude et de discipline. Une  rencontre avec un jeune homme exceptionnel va faire basculer sa vie.

Parvati doit affronter les superstitions, les inégalités sociales, les préjugés pour parvenir à ses rêves.

mercredi, novembre 21, 2012

DES LANTERNES A LEURS CORNES ATTACHEES ( Radhika JHA)

L'héroïne originale et symbolique de ce roman est une vache. Une  vache surgit de la forêt et c'est le début d'une grande histoire qui va faire de l'humble Ramu et de sa femme Lakshmi les sauveurs de leur village. Jusque là, leur village de Nandgaon vivait à l'écart du monde, dans une sorte de paradis préservé: pas de route, le chef du village prenait seul les décisions  et tout le monde se remettait à lui pour sa vie privée, de travail etc...
A l'insu de tous, Lakshmi fait inséminer la vache venue de la jungle . Tout le village va être bouleversé. Le veau qui naît est bien plus grand et fort que les autres, devenue vache, elle donne bien plus de lait. ramu et son épouse en donne à ceux qui sont dans le besoin et en vendent à l'extérieur. Ainsi; ils peuvent s'offrir une maison avec un toit qui ne fuit pas, une bicyclette etc...Pendant ce temps, les villageois font confiance à leurs dieux, déesses, prêtres, chef du village, craignent la modernité etc..

Manoj propose d'inséminer la vache:
"Que faire sahih s'il est dans notre destin  d'être pauvres? Comme il est dans le vôtre d'être riches.
-Ce n'est pas vrai, je ne suis pas riche.Mais nul n'est destiné à être pauvre.Cela c'était vrai autrefois. Aujourd(hui, il est possible de faire des choses dont on n'aurait même pas rêvé  il y a quelques années....Pourquoi devriez-vous rester pauvres alors que la science pourrait faire de vous des hommes riches? questionna-t-il avec passion. page 110

Patel, (chef du village) finit par dire Keshu,  sans lever les yeux , vous êtes un père pour nous,:vous nous avez donné de la terre pour bâtir nos maisons, des champs où nos femmes peuvent se rendre sans péril pour leur honneur et un lavoir aussi A notre tour, nous avons essayé d'être des fils loyaux. Jamais nous ne vous avons refusé d'accomplir une tâche.Grâce à  nos soins, vos champs ont embelli et vos bêtes se sont multipliées. Nous avons servi vos enfants et leurs familles avec la même dévotion, et nous continuerons à le faire....Jusqu'à présent, nous n'avons jamais eu besoin d'un dieu; c'était vous notre dieu. Aujurd'hui, je vois un homme . page 438

lundi, novembre 12, 2012

TOUT BOUGE AUTOUR DE MOI (D. Laferrière)

Je n'ai pas lu le livre en entier  (le séïsme qui a détruit Port-Au-Prince  en 2010) mais une personne m'a indiqué qqs pages intéressantes. Voici ce que j'ai noté:
La folie
"Les  problèmes de la santé mentale sont au bas de la liste des maladies courantes. De toute façon, la folie n'est pas considérée comme maladie mais comme un mauvais coup du destin. C'est consolant de savoir que dans les pays pauvres, on n'exclut pas les fous. Ils occupent leur fonction de fou avec le droit de faire le fou. Par contre, dans les pays plus fortunés où ils reçoivent des soins particuliers, le fou est mis à part. Il n'a  aucune fonction sociale. Il fait honte , on le cache. Page 161

Le rire et la mort:
Les hommes ne sont pas arrivés à domestiquer la mort. Elle reste tribale, triviale et tripale.C'est la mort qui est à l'origine de la vie, et non le contraire. page 162

Vie collective:
Vivre en groupe exige un tact constant si non ne veut pas bousculer les autres.Les plus pauvres ont une longueur d'avance, ils sont habitués à se frôler constamment et n'ont pas peur de se toucher.Tandis que d'autres éprouvent une réelle répulsion à se frotter à des individus qu'ils jugent d'une classe inférieure. page 175

L'hôpital
Dans ce pays, on ne va  à l'hôpital que quand la douleur devient insoutenable. Autrement, on ne s'estime pas malade. Vaut mieux ne pas être malade si on ne peut s'acheter des médicaments.Ainsi, on passe de la santé à la mort. La maladie est un luxe qu'on ne peut se permettre  sans moyens. Alors, on meurt sans avoir été malade. de mort subite. page 176

dimanche, novembre 11, 2012

POUR SEUL CORTEGE (Laurent Gaudé)

En plein banquet à Babylone, Alexandre Le Grand s'écroule terrassé par la fièvre. Ses généraux se pressent près de lui, redoutant la fin mais préparant la suite, se disputant l'héritage et le privilège d'emporter sa dépouille.

Je suis déçue par ce roman de Gaudé. Après Eldorado, Ouragan, je pensais me plonger dans ce nouveau livre. Suis restée sur ma faim. Ceci est mon impression personnelle.

samedi, novembre 03, 2012

LES DESORIENTES (Amin Maalouf)

Ce nouveau roman de Maalouf parle de son pays natal, des personnes inséparables lors de leur jeunesse  qui se sont dispersés, brouillés et perdus de vue, et qui se retrouvent à l'occasion de la mort   de l'un d'eux. Même si ce récit n'est pas une autobiographie, aucun personnage n'est complètement imaginaire.

" Je suis né sur une planète, pas dans un pays. Si, bien sûr, je suis né aussi dans un pays, dans une famille, dans une maternité, dans un lit...Mais la seule chose importante, pour moi comme pour tous les humains, c'est d'être venu au monde. Au monde! Naître, c'est venir au monde, pas dans tel ou tel pays, pas dans telle ou telle nation."' page 59

De la disparition du passé, on se console facilement; c'est de la disparition de l'avenir qu'on ne se remet pas".page 67

Je ne communique pas mes jugements, je ne suis pas un donneur de leçons, l'observation du monde ne suscite chez moi qu'un dialogue intérieur, un interminable dialogue avec moi-même" page72

Le téléphone est insidieux et trompeur. Il installe entre les interlocuteurs une fausse proximité; il favorise l'immédiateté et la superficialité; et ce qui est plus grave, il ne laisse aucune trace. page 164

J'ai toujours eu de l'aversion à la fois pour les riches et pour les pauvres. Ma patrie sociale, c'est l'entre-deux. Ni les possédants, ni les revendicateurs. J'appartiens à cette frange médiane qui, n'ayant la myopie des nantis, ni l'aveuglement des affamés, peut se permettre de poser, sur le monde,  un regard lucide. page 171

Une carapace est protectrice autant qu'elle est pesante, on ne peut s'en défaire sans se mettre à nu. page 207

La plupart des hommes traversent la vie, du berceau jusqu'à la tombe, sans jamais prendre le temps de se demander où va le monde et de quoi sera fait l'avenir....Il faut parfois s'élever au-dessus de la vie quotidienne pour se poser les questions essentielles. page 257

La religion, c'est important mais pas plus que la famille, pas plus que l'amitié, et pas plus que la loyauté. Il y a de plus en plus de gens pour qui la religion dépasse la morale. Ils te parlent du licite, de l'illicite, du pur, de l'impur, avec des citations à l'appui. Moi, j'aimerais qu'on se préoccupe plutôt de ce qui est honnête, et de ce qui est décent. Parce qu'ils ont une religion, ils se croient dispensés d'une morale. page 270

J'ai lu ce témoignage d'un ambassadeur israëlien, dans les années cinquante et  soixante: "Notre mission était devenue délicate, parce qu'il nous fallait persuader les Arabes qu'Israël était invincible, et persuader l'Occident qu'Israël était en danger de mort" Avec le recul, on peut dire que ce diplomate et ses collègues ont remarquablement réussi dans cette mission contradictoire Il ne faut s'étonner , dès lors, que les Occidentaux et les Arabes ne posent pas le même regard sur l'état d'Israël, ni sur l'itinéraire du peuple juif. Page 294

Il y a des moments où l'on a besoin d'être complètement seul avec ses propres délibérations intimes, et où la moindre intervention est ressentie comme une agression. Page 324

Un minoritaire a envie de taire sa différence plutôt que de la mettre en lumière ou de la porter en étendard. Il ne se dévoile que poussé dans ses retranchements - ce qui d'ailleurs finit par se produire. Page 400

Les évangiles contiennent tant d'éléments qui , aux yeux de l'historien sceptique que je suis, sont trop convenus pour être vrais. Selon l'esprit du temps, il fallait que les Apôtres soient douze - comme les douze mois de l'année, comme les douze tribus d'Israël, comme les douze dieux de l'Olympe; et que Jésus meurt à trente - trois ans - l'âge emblématique auquel était mort Alexandre. Il fallait qu'il  n'ait ni frère ni soeur, ni femme, ni enfant, et qu'il soit né d'une vierge.  Bien des épisodes sont manifestement embellis, et peut-être empruntés à des légendes antérieures afin que le mythe soit conforme aux attentes des fidèles....Pour moi, ... la grandeur du christianisme, c'est qu'il vénère un homme faible, bafoué, persécuté, supplicié, qui a refusé de lapider la femme adultère, qui a fait l'éloge du samaritain hérétique et qui n'était pas sûr de la miséricorde du ciel. ( à propos de Eli, Eli , lama shabaqtani"page 402

On parle souvent de l'enchantement des livres. On ne dit pas assez qu'il est double. Il y a l'enchantement de les lire et il y a celui d'en parler. Page 454

C'est l'Occident qui est croyant jusque dans sa laïcité, et c'est l'Occident qui est religieux , jusque dans l' athéïsme. Ici, au Levant, on ne se préoccupe pas des croyances, mais des appartenances.  Nos confessions sont des tribus, notre zèle religieux est une forme de nationalisme. Page 501




dimanche, octobre 14, 2012

VINGT-QUATRE HEURES DE LA VIE D'UNE FEMME ( Stefan Zweig)

J'ai voulu lire quelque chose d'assez court après le premier tome de "Quatre générations sous le même toit".
Ce livre est le récit d'une passion foudroyante entre une dame anglaise "comme il faut" et un jeune inconnu rencontré dans un casino. Roman court et bien enlevé.

vendredi, octobre 12, 2012

QUATRE GENERATIONS SOUS LE MEME TOIT(Tomes 1, 2, 3 ) Lao She)

Le rat est un animal rusé qui est craint des hommes mais qui fuit devant eux. page 112

Un homme qui se connaît bien  est nécessairement modeste. page 313

La faiblesse d'une personne de marque est souvent plus enviée que la bonne santé du pauvre.  page 345

L'argent, pour les personnes âgées , c'est tout le contraire des maladies, on ne veut en parler à personne. page 405

Le ciel ne s'éclaircit pas tant que le tonnerre se fait entendre.

Tant qu'on ose se battre, même si on essuie des échecs, on est digne de confiance.

La civiliation est fragile comme une fleur: plus elle est belle et plus elle attire les doigts cruels qui coupent sa tige et lui donneront sa mort.

Ce n'est pas la force qui fait le mérite d 'une nation mais son intelligence.

Le coeur d'une mère est le thermomêtre des sentiments de ses enfants.

La vie est une oeuvre que l'on crée à chaque instant.

Nous autres, les  vieux, nous n'avons pas à demander pardon pour ce que nous sommes. Nous pouvons seulement expliquer pourquoi nous sommes ainsi.

Lorsque l'oiseau est dans sa cage, une bonne fois pour toutes, à quoi bon ne plus vouloir chanter?


Trois tomes constituent ce récit de Lao She.



samedi, septembre 29, 2012

DANS LA GORGE DU DRAGON ( Eliot Patterson)

Excellent polar.

Ce livre nous fait rentrer dans le monde tibétain avec ses croyaances, ses moines, sa philosophie et ses coutumes.
Il nous fait vivre la souffrance du peuple tibétain face à la barbarie de l'occupant chinois. Shan, ancien inspecteur de police est emprisonné dans un camp de rééducation chinoise pour avoir mis le nez dans les affaires du Parti. Il casse des cailloux à la 404è brigade quand un cadavre décapité est découvert sur les flancs de la montagne qui surplombe le camp.Shan doit mener l'enquête. Pour sauver ses codétenus tibétains de l'exécution, il n'a d'autre choix que de pénétrer au coeur de la barbarie chinoise, jusqu'à l'antre du Dragon....

"Il fallait toujours aller de l'avant, plus loin que l'endroit où on se trouve" page 232

"Sur les murs , était accrochée une affiche aux couleurs passées représentant de  jeunes gardes rouges dressant fièrement le poing .Démolir les quatre Anciens proclamait la légende. Les Quatre Anciens  étaient l'idéologie, la culture, les habitudes et les coutumes. Pendant la Révolution Culturelle, les gardes rouges avaient envahi les foyers de minorités et détruit tous les vêtements traditionnels -souvent des objets hérités de génération en génération- et brûlé le mobilier, allant même jusqu'à couper les tresses des femmes." page 328

Un prêtre m'a dit  que , quand une âme est mûre, elle se contente de tomber de l'arbre, comme une pomme. page 373

La Phrase de Lao Tseu :" savoir que l'on ne sait pas est la meilleure des choses". page 424