dimanche, décembre 05, 2021

LA CLAUSE PATERNELLE ( Jonas Hassen KHEMIRI ) 2021

 Deux fois par an, un grand-père revient en Suède voir ses enfants, désormais adultes. Son fils - en congé paternel avec deux petits en bas âge - est un raté névrotique. Sa fille - abandonnée  par son propre enfant - est tombée enceinte d 'un pauvre type.  Seul, le grand-père - le fier patriarche - est parfait. Du moins, selon lui....car les visites du père prodigue semblent moins motivées par l'amour qu'il porte à sa progéniture que par l'opportunisme et la nécessité. En effet, ces passages réguliers lui permettent de conserver son titre de séjour. C'est ainsi l'occasion pour lui de remettre de l'ordre dans ses démarches administratives et fiscales. Or, plus exactement, de déléguer ces tâches à son fils.  Car quand le père rentre, il est entendu que son fils s'occupe de tout. Il ignore que ce dernier a pris une décision qui va tout bousculer: il veut remettre en question la clause paternelle. Mais une telle clause est-elle réellement négociable? 

Dépeignant l'inexorabilité des liens familiaux avec poésie, étrangeté et humour, Jonas Hassen Khemiri dresse le portait intime 'une famille chaotique et parfaitement ordinaire, profondément blessée par la mort d'un enfant ordinaire et la disparition d 'un père. 

1 - MERCREDI Un grand-père qui est un père est de retour dans le pays qu'il n'a jamais quitté. Il se tient dans la file d'attente pour le contrôle des passeports. Si le policier derrière sa vitre lui pose des questions suspicieuses, le père qui est un grand-père restera calme. page 11

Un père qui est un grand-père se tient devant le tapis à bagages. Il se fait la réflexion que toutes les valise se ressemblent.....page 14  Un fils qui est un père en profite pour travailler un peu en attendant l'arrivée du père. page 15 

Un fils qui est un père regarde l'heure. Bientôt minuit. Sa soeur ne le rappelle pas. Sa petite amie lui a envoyé un SMS il y a une heure....Il se demande depuis quand ils ont cessé d'aller chercher le père à la gare routière. Il y a trois ans? Cinq ans? Il ne se souvient pas bien mais il soupçonne du moment où le fils est devenu père et où le père est devenu grand-père.  Quelque chose s'est passé.  Malgré tout, le fils est resté responsable du côté pratique. Il gère le compte en banque de son père et aussi son courrier. Il paie ses factures, fait sa déclaration d'impôts, réserve ou annule ses visites de contrôle et ouvre les lettres de la sécurité sociale. Et aussi, c'est lui qui est responsable de son logement. Quoiqu'il soit le temps qu'il passe en Suède.  Dix jours ou quatre semaines. ça  a toujours été ainsi. Et ça restera ainsi. page 25

Le fils faisait toujours ce qu'on lui disait. Toute sa vie, il a fait ce qu'on lui a dit. Mais maintenant, ça va changer, se dit-il en allant chercher un stylo et un papier....Il écrit:" Bienvenue papa. j'espère que le voyage s'est bien passé. Voici ton courrier. Appelle-moi quand tu peux pour que j'évite de m'inquiéter pour toi. " page 27

2 - JEUDI   Un grand-père qui est un père oublié attend une navette qui n'arrive pas. Il est malade. Il est mourant. Il crache ses poumons. Il va bientôt être aveugle et il ne survivra pas vraisemblablement à la nuit. Tout est la  faute de ses enfants. page 31....L'amour, c'est l'opposé d'un choix libre....L'amour est une dictature, pense le père, et la dictature, c'est bien. C'est quand il y avait le moins de liberté qu'il était le plus heureux....page 32

Quelques semaines plus tard, elle ( la soeur) avait de nouveau essayé de lui parler. Elle lui avait dit qu'elle ne l'aimait pas ( son petit ami). Qu'elle était à peine amoureuse. Depuis qu'ils s'étaient rencontrés, ils dormaient certes ensemble toutes les nuits, mais elle n'avait pas le temps d'avoir un petit ami, elle ne voulait pas s'engager, elle avait sa carrière et appréciait la liberté plus que tout.  page 45

Un fils qui est père arrive enfin à joindre son père. Celui-ci répond à son onzième coup de fil. Il est à son bureau . Tout s'est bien passé. Le fils pousse un soupir. IL sourit à son inquiétude inutile. Les doigts légers, il écrit un SMS au reste de la famille pour la rassurer:  L'aigle a atterri. Cool .répond la soeur.  page 57

3- VENDREDI On est vendredi  et une petite amie (celle du fils)  qui est une mère travaille comme juriste au sein d'une organisation syndicale est à son bureau depuis sept heures vingt. ...." Vous pendez qu'on peut gagner?  demande la cliente. " On va se les faire répond la juriste en souriant." Pourquoi vous ne demandez pas si ce sont des immigrés? demande  la père. "Parce que ça n'a aucun rapport". dit la juriste. " Pour moi, ça en a " réplique  le père." pour moi, ça en a . N'est-ce pas chérie? " La fille ne répond pas. Le père soupire. " Quel putain de pays c'est devenu. Quand est - ce qu'on va se réveiller et réaliser qu'on a détruit notre pays? " La juriste déglutit et  essaie de se contenir. page  78

On  est vendredi  et un père qui est un grand-père va enfin rencontrer ses petits-enfants. Il a proposé au fils de se retrouver  à l'endroit habituel.  page 88 Mais cette année, pour une raison qu'il ignore , le fils ne veut pas qu'ils se retrouvent là. ...Le métro suédois n'est plus comme avant. A l'époque, il y avait des blonds aux yeux bleus partout. Parfois, un Grec exotique qui passait dans les rames pour vendre des cartes postales révolutionnaires ou un Africain qui vendait des cassettes de reggae. Aujourd'hui, le métro est devenu  un zoo rempli de gens venant du monde entier. Après la station Ornsberg, il entend deux dames parler espagnol, quatre ados parler russe, deux messieurs parler dari, une famille de touristes parlant danois.  page 89

Le grand-père se tait. Il essaie d'être au-dessus de la radinerie de son fils. Il veut lui montrer avec de bons exemples  comment un vrai gentleman se comporte dans le monde.  Un vrai gentleman  n'offre pas à son père un café dégueulasse et un sandwich au fromage  moisi en s'attendant en plus à être remercié.  Surtout s'il est le fils aîné. page 94

Une fille  qui est une  soeur qui est une mère rentre du travail un vendredi après-midi dans une ville nauséabonde. ...Son portable sonne. "Enfin " dit le père quand elle répond. "Mais c'est moi qui vient de t'appeler" dit-elle. "ça fait plaisir d'entendre ta voix," dit le père. " On peut se voir? Prendre un café? Dîner ensemble? Je peux quand tu veux mais je comprendrais si tu n'étais pas disponible. " " Aucun problème. Il s'est passé quelque chose ?"demande la fille. " Absolument pas, répond le père. J'ai juste envie de rencontrer mon enfant  adorée" " Bien sûr qu'on peut se voir dit-elle en regardant son agenda. page 100

"Comment ça se fait que personne dans mon cercle d'amis n'a de relation normale avec son père? Mais, en fait, c'est quoi une relation normale? avait-elle écrit. je ne connais personne qui ait une relation normale avec  quiconque, surtout pas avec ses parents.  " Et à quel niveau est notre relation avait-il écrit?  "Raisonnablement normale avait-elle écrit. (  la future compagne du fils et lui)page 126

Ils  s'étaient arrêtés au niveau du parking. Le moment était venu de se dire aurevoir. Ils ne pouvaient pas repartir ensemble. Ils risquaient de croiser quelqu'un.  Quelqu'un qui risquait de leur poser des questions. Ils risquaient de se retrouver  dans une situation où ils seraient obligés d'expliquer ce qui se passait, et le problème, c'est qu'ils ne savaient pas eux-mêmes ce qui arrivait puisque aucun des deux n'avait jamais vécu ça. Ils étaient restés longtemps immobiles. Ils s'étaient embrassés. Ils s'étaient de nouveau embrassés. Ils s'étaient dit au revoir.  Ils 'étaient de nouveau embrassés. Elle était partie en premier.  Elle avait descendu la rue en direction du tram. Puis, elle s'était retournée. Il n'avait pas bougé.  De loi, elle voyait sa silhouette. Ils ne s'étaient pas fait un signe de la main.  Le regard suffisait. page 129

IV. SAMEDI  C'est week-end. Un père, une mère et deux enfants vont enfin pouvoir passer du temps ensemble. Ils se préparent pour prendre le métro et aller dans le centre. Deux heures plus tard, ils sont toujours entrain de préparer pour prendre le métro et aller dans le centre. ...page 136   Un père qui est un grand-père a enfilé une chemise propre. Il s'est rasé. Il s'apprête à aller en ville déjeuner avec sa plus jeune fille, sa  préférée, celle qui est aussi parfaite que ce qu'il avait espéré.  Ce n'est  quand même pas de chance qu'elle ait rencontré cet idiot quand elle était jeune. Elle n'aurait jamais dû se marier avec lui. Elle n'aurait jamais dû avoir un enfant avec lui. page 138

Sur le chemin de retour,  le grand-père se fait la réflexion que c'est une chance qu'il soit un loup solitaire. Il est fier de ne pas avoir besoin des autres.  Les êtres humains sont tous des idiots.  Sa cadette est une idiote  parce qu'elle a annulé le déjeuner. Son aîné est un idiot parce qu'il veut mettre son père à la rue. Son ex-femme est une idiote parce qu'elle a fait explosé son couple. Sa plus grande fille est une idiote parce qu'elle est morte. Des frères et soeurs sont des idiots parce qu'ils ne le contactent que quand ils ont besoin d'argent. ....page 164

V. DIMANCHE ( le fils) Il avait constamment le sentiment que le monde lui en voulait et ce n'est que bien plus tard, quand celle qui serait la mère de ses enfants lui a expliqué qu'une des raisons de sa paranoïa était qu'on s'imagine être surveillé si on se sent abandonné et en manque d'attention de la part de ses parents. Mieux valait être traqué qu'ignoré. page 172

Ils vont au café. " Je t'invite et tu paies , a dit le père en riant de sa blague. Il laisse le fils l'inviter. C'est le signe qu'il est devenu adulte.  Le signe pour l'entourage  qu'en tant que père, il a fait du bon travail. Mais le fils n'est pas content. Le fils n'est jamais content. Dès qu'ils se sont installés, le fils se met à calculer tout ce qu'il a fait pour son père ces dernières années. Il lui a réservé ses billets d'avion, il a transféré de l'argent sur ses différents comptes, il s'est occupé de son courrier. En quoi est-ce fatigant d'ouvrir quelques lettres ? demande le père. ...Le fils ne répond pas. ...Mais le fils n'est pas prêt à trouver une solution. Il veut la guerre. page 187

Une soeur qui n'est pas une mère essaie de rassembler ses esprits.....Le frère lui a dit que le congé de paternité se passe bien. Qu'il a décidé de se lancer dans le stand-up. Qu'il a vu leur père dans la journée et qu'il lui a enfin parlé. Aïe. Et ça s'est  passé comment? demande-t-elle. Plutôt bien, ça  a soulevé pas mal d'émotion et d'indignation de sa part mais c'est toujours le cas  avec lui. En tout cas, on ne s'est pas bagarrés. Je crois qu'on s'est mis d'accord sur le fait que c'est la dernière fois que je le loge.  Tu crois? dit-elle sceptique. Ils restent silencieux. page 198

Une soeur qui n'est pas une mère s'adosse à sa chaise...quand le frère se plaint de sa petite amie. Il dit qu'elle est impossible à vivre, qu'elle cherche toujours à le critiquer alors que c'est pourtant lui qui fait tout, ou presque tout, à la maison.  page 202 ....Chaque fois que tu décris la fille de tes rêves, c'est comme si tu parlais de toi lui a dit le copain de sa soeur. Un silence s'est ensuivi.  page 204

VI - LUNDI.  Un fils qui est père quitte la table dans l'angle pour aller chercher les cafés et jeter un coup d'oeil  sur le petit d'un an. IL dort toujours, dit-il à la mère qui  regarde l'heure et avale son café d'une traite. Tu dois y aller?  Elle hoche la tête. Dis-moi si vous voulez que je vous garde les enfants un de ces jours. Oui, ce serait super. La semaine prochaine peut-être?  La mère regarde son agenda. Je suis à Gotenberg de mercredi à vendredi...Alors peut-être ce week-end? demande le fils. Malheureusement , ça va être compliqué. Samedi, j'ai un vernissage à Magasin III et dimanche , je vais  voir un concert....page 239

VII- MARDI On n'a pas le droit de se fâcher contre les petits d'un an parce qu'à un an et à cet âge, on ne comprend pas pourquoi il ne fait pas mordre les ballons, casser des livres sur l'espace ou avaler  des roues de Lego ou  encore mettre des crocodiles jaunes dans les poubelles.  Ils ne savent pas parler, pas faire de la trottinette, pas jouer au foot. page 246

Je voyais le dos de papa. Il était seul dans le café.  Il avait une tasse turquoise  dans la main et était penché sur son portable.  Mais il levait la tête toutes les minutes pour jeter un oeil sur la place. Là, assis sur  un banc, j'ai aperçu son père.  Enfin, la personne qu'on a rencontrée vendredi et que tout le monde appelle papi. Il était assis sur un banc sous ce ciel d'automne.  Il avait un journal sur les genoux  mais il ne le lisait pas. Papi ne voyait pas papa et papa ne me voyait pas. Puis, il y a eu des cris et des rires d'enfants...J'ai vu la combinaison violette de ma soeur et aussi son bonnet cache-oreilles à poil gris. page 254

VIII- MERCREDI Une nuit qui n'est pas une nuit ne prend jamais fin; Le petit réveille la grande  de quatre ans qui réveille le petit d'un an qui réveille la grande  de quatre ans. Le père est patient pendant une heure. Il leur donne du lait d'avoine, chante des chansons, leur fiat faire une petite promenade fantôme dans l'appartement sombre afin de regarder les fenêtres éteintes des voisins. Sur la ponte des pieds , ils passent devant la chambre où dort maman, parce que maman doit travailler, maman  a une vie en dehors de la famille. Ils retournent dans la chambre des enfants, lisent une histoire, chantent, lisent une autre histoire, la grande de quatre ans fait pipi dans le pot, le petit fait caca dans sa couche. Au bout d'une heure et demie, les deux s'endorment. Le père se faufile hors de la chambre.  Mais la petite de quatre ans se réveille.....page 263

Un père qui est un grand-père va enfin voir sa fille. Il attend  ce moment depuis si longtemps. Ils se retrouvent à l'endroit habituel. ..Elle est d'une beauté à couper le souffle. Il n'arrive pas à comprendre qu'il ait réussi à créer un être si parfait. Elle porte un sac à main   étincelant, un parfum luxueux et des chaussures bien entretenues. page 271

L'homme qui sera grand-père de son enfant (celui de sa fille) se révèle un vrai gentleman. Il ne fait aucune blague bizarre. Il ne it rien de méchant sur le poids  de sa fille. En revanche, il raconte des histoires drôles sur l'été où il travaillait comme vendeur de tee-shirts....page 285

XI JEUDI. Lorsqu'il entrouvre la porte, il ( le grand-père) le petit d'un an qui gigote dans son lit pour essayer de trouver le sommeil. IL gémit. Le grand-père essaie  de le calmer en lui caressant les paupières. Il chantonne cet air qu'il chantait à ses enfants. Bizarrement , ça fonctionne. Le petit d'un an respire maintenant calmement et  replonge dans le sommeil. Le grand-père reste à côté du petit lit. ..." Papi? Moi aussi, je veux une chanson". La grande est assise, les cheveux en bataille, dans le lit des parents. page 318...La grande finit par s'endormir, la tête posée sur la poitrine du grand-père.  Sa respiration est rapide. Elle ressemble tellement à son fils. Elle ressemble tellement à sa fille. page 322

X - VENDREDI. ( la fille) Mettre un enfant au monde est irréversible. Avorter ne l'est pas. Mais sur le chemin, elle commence tout de même à douter. Et si jamais , elle regrettait? On ne regrette jamais d'avoir un enfant, lui disaient les gens lorsqu'elle est tombée enceinte la première fois. ..Et ils avaient raison. page 350

On est vendredi matin et un grand-père qui est un père se prépare à prendre le métro pour Cityterminalen afin d'attraper la navette pour l'aéroport.  page 352

Un fils qui est un père qui est un grand-père arrivent à l'aéroport. Le père se gare, le petit se réveille et s'étire. Ils vont ensemble au comptoir d'enregistrement. ...Le grand-père se penche et l'embrasse sur les  . joues Trois foi. Puis encore trois fois. Il va me manquer, dit le grand-père. Toi aussi, tu vas lui manquer, sourit le père. La prochaine fois, nous essaierons de nous voir un peu plus. Absolument dit le grand-père. Il fourre sa main dans sa poche et sort un billet  de  cinq cents couronnes. Pour l'essence.  C'est trop dit le fils; Le père et le grand-père se font la bise. Trois fois. On reste en contact. dit le père. Absolument, répond le grand -père.  page 358


lundi, novembre 29, 2021

UNE HISTOIRE ITALIENNE ( Laura ULONATI ) 2021

 De sa jeunesse vouée au culte de  Mussolini,  en passant par la seconde guerre d'Abyssinie, jusqu'à son retour en Italie, et au désenchantement, le parcours d'Attalo Mancuso, dresse un portrait exemplaire d'une époque. Presque un devoir de mémoire, contre l'insouciance des gens comme il faut pour qui tout cela était éternel. 

La plus jeune nation d'Europe rêvait à sa part de gâteau colonial. Après avoir réussi à arracher la Somalie et l'Erythrée dans la querelle qui opposait les grandes puissances pour le partage de l'Afrique, l'Italie avait jeté son dévolu sur l'Ethiopie, l'un des rares morceaux du continent que l'appétit vorace de ses concurrentes avait épargné ( non par une mansuétude quelconque, mais grâce à un manque de ressources naturelles.  page 21

Armando Mancuso était pétri de règles d'éducation délirantes, dont la vertigineuse folie faisait défiler sans répit Attalo ( son fils)  comme sur le bord d'un précipice; tenaillé par une permanente culpabilité et la volonté constante d'être irréprochable. Impossible à satisfaire, le père applaudissait chaque fugue du fils....page 24

La mort d'Armando Mancuso laissait  donc Attalo orphelin de père. Mais elle le laissait avant tout sans aucune figure masculine à laquelle se référer, sans modèle édifiant sur lequel régler son jeune pas, pour traverser la périlleuse frontière qu'est l'âge ingrat.  Un exemple que n'aurait pas su incarner en rien, Maddalena, étrangère à son fils depuis l'aube des temps. Dans leur huis clos de la via dei Tintori , la répugnance d'Attalo pour sa mère n'avait fait que grandir....De lui faire supporter la honte de leur pauvreté, de ses ménages , de l'ombre des mains  longues des patrons sur elle; qui l'obligeaient à sortir seule,  à toute heure de la journée , et faisaient jaser tout le quartier. page 31

(En Erythrée)Rien n'était comme Attalo Mancuso se l'était imaginé. Aucune trace  de l'Afrique mythique de Livingstone,  de Stanley ou de Brazza, de ses jungles épaisses et secrètes peuplées  de bêtes fauves et de tribus  sanguinaires. Ici, la terre  était presque nue, dure et sèche, écrasée par les rayons d'un soleil qui ne laissait jamais l'oeil se reposer .....Il se demandait ce qu'il était venu faire  dans ce pays où le Christ lui-même semblait s'être arrêté.... C'est là qu'il fut affecté  à la IIè du corps d'Erythrée du général  Pizio Biroli. ...La force de l'honneur  réveillé alors l'âme égarée d'Attalo Mancuso. Il allait enfin jouer le rôle de sa vie; celui du jeune officier  colonial dévoué  à l'Empire et à ses soldats...Page 63

Pour cinq cents livres, il s'acheta une concubine de douze ans, ainsi qu'un cheval blanc  et un pistolet. page 67..Le gaz moutarde  était le sortilège  de Médée devant lequel  s'évaporait l'ennemi. Son haleine putride s'insinuait partout. , donnant à Mancuso d'affreuses nausées. " Je t'autorise à utiliser tous les moyens -je dis bien tous - sur terre comme dans les airs, pour vaincre toute résistance  ". page 78

Dans un dernier sursaut   de folie, le  négus  rassembla  les débris de son armée  dans la lueur des matins de mars qui illuminait les rives du lac  Ashangui. Il savait la bataille perdue d'avance, mais il voulait se battre  avec valeur, comme le dernier  des rois. Non comme un mercenaire, un bandit de grand chemin, un shifta. qui se cache  , multipliant les coups de main et les razzias. page 86

' Mancuso a été blessé) Malgré sa blessure, il sottotenente insista pour  continuer à avancer. Il voulait entrer  dans la capitale, participer à la marche triomphale. ..;le négus avait rassemblé les journalistes pour leur annoncer  que la prise de la capitale  ne signifiait en rien la fin de la guerre; qu'ils allaient se retirer dans les montagnes et réorganiser une armée.; qu'ils engageraient avec l'aide de Dieu, de nouveaux combats. page 94  "Chemises noires de la révolution, j'annonce  au peuple italien et au monde entier: l'Ethiopie est italienne. Chemises noires, saluons , après quinze siècles, la réapparition de l'Empire sur  es fatales collines de Rome.! En serez-vous dignes? page 95 Le 30 juin 1936, le négus neghesti Hailé Selassié , roi d'un peuple incendié, se présenta seul devant la Société des Nations. ...des rires inhumains  résonnaient dans  la salle de conférences , seules réponses  des délégués  aux ignobles  provocations fascistes. " Je prie Dieu Tout- Puissant d'épargner aux autres nations  les souffrances  effroyables  qui ont été infligées à mon peuple. " Et il se retira sur le chemin de l'exil, prophète solitaire sous les huées et les crachats. page 98

Depuis son retour d'Abyssinie, Attalo  Mancuso d'Altavilla avait travaillé sans répit..;Il avait multiplié les relations , courtisé sans relâche les  notables du Parti , noyauté le gotha , jusqu'à devenir  le mondain le plus en vue  du sérail. page 105

L'irae deorum  ( Colère divine)  s'abattit sur  Attalon Mancusond'Altavilla....Le MinCulpo ( Ministère de la Culture populaire) lui retira d'abord sa carte u Parti, puis sa carte de presse. L'anathème fit rapidement le vide autour de lui ....Il partit se mettre au vert. ...Il obtint un poste de professeur de littérature et de Directeur de l'Institut italien de Tirana....page 108

Mettre en valeur le rôle positif de la colonisation, Mancuso d'Altavilla se demandait  ce qu'il allait bien pouvoir écrire. Le progrès, la modernité, le développement économique; la juste cadence du monde occidental, imposée au son des hurlements de douleur?  Il laissait son esprit divaguer....L'Italie avait trouvé de nouveaux barbares, de nouveaux  sous-hommes chez les Noirs à civiliser. page 116

L'heure était à la défense de la pureté du lignage et l'article premier de cette nouvelle série de lois se voulait on ne peut plus clair:  " Le mariage d'un citoyen italien de race aryenne avec une personne appartenant  à une autre race est interdit. "  Ainsi, dans cette société schizophrène qu'était  celle de la colonie, de cet Empire blanc dans un monde noir, le "problème métis"  se posa avec une difficulté des plus ardues....page 119



samedi, novembre 20, 2021

FURIES (Julie RUOCCO) 2021

 En mission à la frontière turque, Bérénice, archéologue française dévoyée en receleuse d' antiquités, se heurte à l'expérience de la guerre. dans la convulsion des événements, elle recueille la fille d'une réfugiée, et fait la rencontre d'Asim, pompier syrien devenu fossoyeur. Poussé par l'avènement de l'Etat islamique, ce dernier  s'est exilé en Turquie, où il fabrique de faux passeports. Aux morts enterrés dans son pays, il tente de redonner vie par la résurrection de leurs noms. La grandeur de sa tâche est à la mesure de sa folie. Celle de maintenir une mémoire vive, au moment même de son effondrement. Cette cause, qui perdure au-delà du seul parti individuel, les mènera jusqu'au Rojava, sur les trace des guerrières peshmergas et de leur combat vers la liberté.  Entre ce que Bérénice déterre et ce qu'Asim ensevelit, , il y a l'élan d'un peuple qui se lève et qui a cru à sa révolution. Quand les événements s'emballent et qu'ils contractent  les existences, seules les coïncidences peuvent retisser  ce qui a été défait par la guerre. Sondant notre histoire contemporaine à la recherche des Furies antiques, le roman de Julie Ruocco rend un hommage puissant aux femmes qui ont fait les révolutions arabes, à leur quête de justice. 

C'était le jour où elle avait  enterré son père. Elle ne savait pas encore qu'elle venait de faire la connaissance  de "l'Assyrien." page 11

Des drapeaux noirs flottaient sur Palmyre. Bérénice  n'avait suivi que très distraitement  la montée de cette marée...Des cohortes fanatiques se dressaient du fond des âges pour en finir avec la civilisation, pour anéantir tout ce en quoi elle et son père croyait. A la télévision, les masses continuaient  de s'abattre sur les statues, les pierres étaient défigurées à coups de pic. ...Palmyre était tombée. Elle était seule au monde , prisonnière de ruines qui n'existaient plus.  pages 16, 17 Alors, quand l'Assyrien était venu à elle pour lui demander de ramener les débris de Palmyre, de Mossoul, elle avait accepté. page 19

Décidément, elle n'avait jamais été archéologue mais une voleuse.  Rien qu'une profanatrice qui déplaçait ls objets d'un monde à l'autre. Ce que la pierre empaquetée de sable du chantier qu'elle représentait, elle avait attendu  d'être rentrée chez elle pour le découvrir. ...C'était une effigie de Furie qu'elle tenait entre ses doigts. L'une des fille de Gaia et du sang d'Ouranos mutilé.(Lors d 'une fouille, elle a découvert un bijou ancien mais l'a gardé). page 24

La ville s'était transformée en plaie ouverte sur les enfers. ..L'humanité avait été labourée par la guerre et toutes les chairs mélangées fumaient  d'une même vapeur page 36...L'aberration des  souvenirs. Les écoles avaient fermé à cause des fanatiques ou des bombes. Le gaz, ça faisait longtemps qu'il n'y en avait plus. Les maisons étaient  glacées par le manque de tout. Les jours s'étiraient dans la suie et la faim. page 38

Pour les régimes meurtriers, l'homme qui a goûté à la liberté est plus dangereux que le chien qui a goûté au sang. page 45

En ce temps-là, tout était encore possible.  Il y avait cru, il avait dansé, espéré de toutes forces. ...Son peuple s'était levé, mais le monde était resté assis.  page 47

Cela faisait des mois que les djihadistes s'étaient installés, des mois qu'il était sans nouvelles  de Tayn (sa soeur)  Tous les jours, Asin se levait et se couchait  avec ce sentiment de vertige, les mêmes questions dont il ne voulait pas imaginer les réponses. ...Dehors, l'abject avait rendu floues les limites entre la prison et l'extérieur. Les barreaux étaient partout dans les esprits, la peur déteignait sur tout. page 63

Le quotidien peut rapidement devenir un tissu de parjures. Oh, rien d'abord, mille petites lâchetés, des mesquineries anodines et sans force qu'on traîne et qui deviennent de plus en plus lourdes au fil des années. Un dégoût de soi que l'on garde comme une gêne obscure , et puis, on se rappelle  ce main qu'on a refusé de tendre, la phrase qu'on n'a pas prononcée, l'acte mille fois rejouer qui aurait peut-être fait la différence. page 103

Les jours passaient et le soleil indifférent à tout continuait de se lever. Asin était orphelin de sa soeur. Pas seulement lui, pensait-il, le pays, le monde avait été privé de Tayn.  Sa perte était un crime permanent, un scandale renouvelé toutes les heures qui les éloignait toujours un peu plus de la paix. Comment pouvait-il y avoir reconstruction après ça?  Comment rassembler au nom de qui? page 112

( Asin a récupéré la clé USB de sa soeur après son assassinat le jour de ses noces) Asin tremblait de fièvre. Dans ce même dossier,  à la suite d 'une série d'articles,  sa soeur avait dressé une liste de lieux où les exécuteurs  d'Assad, puis les milices islamistes avaient  pris l'habitude de se débarrasser des corps. page 120

Rien n'est mauvais par essence dans la nature, il n'y a que les hommes qui l'enlaidissent à force de mal voir et mal nommer. page 149

On ne naît jamais seul, il y aura toujours dix personnes derrière nous. page 154

" La peur , avait-elle écrit ( Tayn) est obscurité et solitude. Elle est un manque absolu de repères qui nous isole, nous prive de nos forces. " page 178

Entre deux entretiens, Bérénice  comparaît les dates avec sa propre vie. Ces années d'indifférence  où la Furie dormait dans sa valise. Elle n'avait pas entendu l'orage, elle n'avait pas entendu le vent se lever lorsque d'autres étaient sortis offrir leu nom à crier  dans les nuits de révolte. Longtemps, Bérénice avait cru que l'histoire, c'était un peuple qui se levait, mais elle n'avait jamais pensé à ce qui arriverait après.  Après la résurrection des spectres et l'indifférence des nations. Il avait fallu la soeur d'un faussaire pour  qu'elle puisse mettre des mots sur  cette trahison. page 191

Sans doute, le monde existe  parce que les générations se sont succédé pour le raconter. Je crois que des vies peuvent être libérées du  néant parce que quelqu'un les aura entendues.je crois à la fraternité  des mots et des peuples qui se lèvent et chantent alors que tout se tait autour d'eux. Il y a des hommes et des femmes qui se sont tenus droits dans la tempête avant d'être engloutis. Il faudra bien que quelqu'un les raconte. - Pourquoi toi? - Peut-être parce que pendant longtemps, je n'ai rien écouté, j'ai refusé de les voir, de les entendre. Aujourd'hui, je ne veux pas parler à leur place, je veux seulement parler d'eux. Je veux parler....page 213

" Tu parles de la guerre comme les hommes, avec des  noms d'empereurs et de batailles. Tu penses qu'elle transforme et évolue au fil des siècles, que c'est elle qui  change  le monde et les peuples. Mais regarde autour de toi,  le monde n'a pas changé.  Les hommes se battent pour les mêmes arpents de terres et ils  meurent  au pie des mêmes montagnes. Les haines s'allument et s'éteignent, les fleuves, eux,  s'écoulent toujours dans le même sens. Ne crois pas que les vainqueurs et les perdants d'aujourd'hui sont différents de ceux qui ont gagné ou perdu avant eux. Cette guerre, c'est la même depuis le début du monde et elle a toujours été totale et permanente.  page 248


jeudi, novembre 11, 2021

LE MODE AVION ( Laurent Nunez) 2021.

 Choulier et Meinhof étaient de jeunes professeurs de grammaire, discrets, charmants, ambitieux et doués: mais par - delà le goût de l'apprentissage, la volupté de l'étude, la passion de la transmission, tous ces beaux  et nobles sentiments dont leurs proches les félicitaient - et qu'ils ne ressentaient vraisemblablement pas -, ils auraient aimé découvrir quelque chose, apposer leurs deux noms sur un nouveau continent mental, déterrer un trésor philologique, construire un beau système philosophique, présenter au monde , enfin, une théorie incroyablement neuve. 

J'ai ma petite théorie sur les statues. Plus elles sont imposantes et moins elles en imposent.  Plus leur volume est remarquable, et moins on les remarque. ....Près de la pharmacie que tenait ma grand-mère, sur un des ronds-points inutiles et fleuris, se dresse ainsi une énorme statue noire. ...Elle représente Etienne Choulier, "homme de sciences qui a honoré Fontan de sa présence de 1937 à 1955", s'il faut croire la plaque commémorative. page 13.." tu t'intéresses à Choulier maintenant....Personne n'a fait  attention à Choulier lorsqu'il était installé chez nous; c'était lui-même un ours. Mais quand ses trouvailles ont été validées par l'Académie,  et avec tout ce qu'il y a eu dans les journaux, à la télé, tu te doutes bien qu'une partie de sa gloire est retombée sur le village".  page 14

Etienne Choulier n'était pas venu seul à Fontan. Il y avait avec lui Stefan Meinholf...Ces deux hommes s'étaient rencontrés en janvier ou février 1935, à la cantine de la Sorbonne. ....Choulier enseignait donc la grammaire à des étudiants chevelus, très sûrs d'eux et bavards. ..Ses cours l'ennuyaient presque autant que ses étudiants. Il aimait les agacer , les voir douter....C'était un professeur très peu impliqué, c'est- à- dire qu'il parlait beaucoup mais qu'il ne s'exprimait guère page 18....Un jour toutefois, celui avait été le plus jeune agrégé de France, sentit une main toucher son épaule....Choulier venait de rencontrer Meinhof. page  19 

Ces deux-là comprirent qu'ils se ressemblaient beaucoup. L'un avait  trente ans, l'autre en avait vingt-cinq: ils n'avaient pas exactement le même âge mais ils éprouvaient déjà , devant les êtres et la vie, exactement le même ennui. Tous deux n'attendaient rien de l'existence, ni l'amour, ni la gloire, ni même la richesse, ni même le plaisir. Ils cherchaient autre chose.....Ils voulaient trouver. page 21 Tous deux étaient de jeunes professeurs de grammaire, discrets, ambitieux et doués. 

Ils enseignaient d'ailleurs avec de moins en moins de plaisir. ...Ils murmuraient souvent:" A tant laver les oreilles des ânes, on perd son temps et son savon". page 23...Ils voulaient réfléchir sur la langue et sur ses mystères. Ils voulaient enfin regarder le langage en face. page 30   C'était encore l'époque où l'on pouvait vivre sans travailler - à condition de quitter la ville pour la campagne. Choulier et Meinhof, agrégés, célibataires, sans enfants,  sans vices, avaient tous deux mis un peu d'argent de côté. Ils décidèrent de prendre congé du monde, c'est-à-dire , exactement de la Sorbonne et de leurs étudiants. ...Ils arrivèrent à Fontan le lundi 19 juillet 1937.  page 32

"Nous ne sommes rien. Ce que nous cherchons, est tout. " Voilà tout est dit franchement en  dix mots. Le jeune linguiste connaissait ces vers par coeur, depuis des années.  page 43

" Nous cherchions dans les livres. Nous cherchions à prouver la vitalité du langage à travers la pensée de gens qui sont morts . "" Choulier  s'enhardit : " A présent, c'est fini. ...nous ne devons plus être de petits Sorbonnards exilés de la Sorbonne...Creusons, cherchons, mais en nous-mêmes à présent et non plus dans les livres. Parce que c'est notre  projet!" ( Ils brûlent tous les livres apportés de Paris) page 49

(Au café du village) Choulier " Ce que vous me dîtes, me plaît bien. Je rigole avec vous. ...Nous nous ressemblons beaucoup. Toi, André, tu élèves des brebis? Moi, j'élève des théories. Toi, Dominique, tu plantes des betteraves. Moi, je plante des thèses, enfin des hypothèses, et j'espère que ça poussera un peu dans les champs. ! " Tout le monde rigolait  dans le café et l'on se resservait à boire. . " Mais voilà le problème , reprenait Choulier d' une voix plus grave...le problème que vous n'avez ni avec vos betteraves, ni avec vos brebis, ; une pensée se présente  dans ma tête quand elle veut et non pas quand je veux. Vous comprenez? J'ai beau attendre, j'ai beau en rêver jour et nuit, j'ai beau tout faire,  - absolument tout - pour que le miracle ait lieu, je ne peux forcer les choses. " Meinhof ? Il préférait rester au mas. Il y travaillait mieux, oui  et les animaux avaient besoin de lui. page 55

(Un soir, rentrant au mas, un peu ivre, il fait une découverte)  Choulier s'est arrêté comme devant un mur. , mais c'est justement  parce qu'un mur devant lui s'est écroulé. Dans la nuit obséquieuse, le linguiste voit loin, enfin. Il tremble pour rester à l'écoute de cette chose qui demeure dans sa tête. Enfin! elle est là.! elle est  là, cette découverte qu'il cherche depuis des années, depuis sa naissance. page 65 Il n'oublia pas cette nuit du 123 avril 1939, Choulier venait de trouver , ou d'inventer  ou de démontrer, ou juste de comprendre ( quel verbe convient ?) sa propre théorie. Celle que nous connaissons désormais  sous el nom de "premier théorème de Choulier". ..."La demande précision chrono-  linguistique". ( Donner l'heure aux gens. )page 69

Pour donner l'heure, il existe deux façons: l'une imprécise ( puisqu'il faut préciser du matin ou de l'après-midi ou du soir. ) , l'autre, rigoureuse, ne demandant aucune autre information, se suffisant à  elle-même. mais comment fait-on pour donner les minutes? ....Page 74 

Pour l'instant, Choulier paraissait tenir son pari: après plusieurs années de recherche, à Fontan, loin de la Sorbonne et des autres professeurs carriéristes, il avait bien découvert  quelque chose d'inédit et d'irréfutable, lové au creux de sa langue. page 81 ( Choulier est venu à la Sorbonne faire des recherches pour savoir si sa  découverte en est une ) En sortant définitivement de la Sorbonne, quatre jours plus tard, le linguiste n'en revenait pas.  Il avait feuilleté des centaines d'ouvrages et de revues, consulté d'innombrables tables de matière, déchiffré de minuscules notes de bas de page, et c'était incroyable: partout, il n'y avait rien.  Rien sur la bizarre formulation du temps dans la langue française. Rien sur la double  manière de donner l'heure. page 93....Comme il avait eu raison de s'enfuir loin de la Sorbonne, de partir à la recherche de quelque chose dont il ignorait absolument tout. ! A présent, il avait  le sentiment enfin devenu lui-même., puisque ce qu'il avait découvert  provenait  du plus profond de lui-même. page 96

Meinhof avait  longuement réfléchi  à la théorie de son confrère: elle n'était pas peut-être révolutionnaire mais elle était neuve. page 106

Il est rare qu'un pays se rapproche d'un autre. Je veux dire physiquement. Cela doit bien arriver avec leur truc de la dérive des continents. ....Au début de cet été 1940 très concrètement, brutalement, un pays se serra contre  un autre pays. Incroyable: l'Italie n'était plus qu'à quelques  centaines de mètres du mas Chinon. page 130 Meinhof et Choulier étaient obligés de bien s'entendre, ou de faire comme s'ils s'entendaient bien: ils avaient décidé de ne plus sortir du mas. Trop dangereux. ...Les deux linguistes  s'adaptèrent  à ces circonstances exceptionnelles. page 131

Si Meinhof paraissait un autre homme, Choulier lui aussi avait changé. Ces derniers mois, il semblait avoir repris son parti d'une si longue attente, et il restait sagement là, prisonnier  de la situation, pris au piège hors de la zone occupée . Juste après sa grande trouvaille il  avait trépigné, serré les poings ,  pleuré de rage, s'agaçant en silence contre Meinhof, ne comprenant pas pourquoi , l'autre qui  semblait travailler beaucoup ne trouvait rien. Mais, à présent , au bout de quatre années d'exil, il semblait calme et serein. , - immensément patient. ....On était en juin1941...page 139

(Meinhof a fait une découverte) " Toute discussion - dans n'importer quelle langue - n'est possible  que parce qu'il existe entre deux interlocuteurs,  ce qu'on appelle un  principe de coopération. Ainsi, les props de chacun doivent s'intégrer  (toujours plus ou moins, mais toujours )  avec les propos de l'autre. : " Tu pars un peu cet été? -  Je voudrais bien visiter l'Italie."   Ce qu'ils disent doit  se conformer à ce que nous attendons qu'ils disent; et leur prise de parole  doit intervenir au bon moment. page  147

Eté 1944: n'y tenant plus, et n'ayant absolument aucune nouvelle de leurs collègues parisiens, Choulier et Meinhof décidèrent de se rendre à Menton, où on leur avait assuré que le bureau de la Poste possédait un téléphone. ...Ils décrochèrent  enfin le combiné et demandèrent très poliment  La revue des Deux Mondes, puis Esprit, Europe, La NRF. Ils s'expliquèrent. Ils déchantèrent. Ce fut une terrible claque. Oh pour Choulier, c'tait facile. Les gens à l'autre bout  du fil l'applaudirent pour se théorie chrono-linguistique....Mais pour son ami, c'était une autre affaire.   Meinhof était un nom qui sonnait terriblement  allemand.  " Et alors? tonnait  ce dernier. Et alors?  qu'est-ce que cela fait si j'ai un nom un peu teuton? page 165...C'est alors - et alors seulement, je vous jure -  dans ce hall de la Poste de Sospel, en ce tout début de mois de septembre 1944..., qu'Etienne Choulier et  Stefan Meinhof entrevirent le réel, comprenant qu'ils avaient passés à travers quelque chose d'horrible, que tout le monde appelait La Deuxième Guerre Mondiale - un chaos global auquel aucun des deux  jamais ne put se référer, ne  l'ayant  jamais vécu. page 167

"Enfin Choulier, que pouvons-nous faire?  On refuse de nous publier! On refuse  même de nous répondre au téléphone! Et puis, il m'est impossible de réparer les actes que je n'ai pas commis.  Alors, franchement, non, je ne vois pas de solution.  - Tu abandonnes? Ces barbares ne peuvent ruiner nos vies si facilement.  - Je n'ai pas dit cela. j'ai dit que je ne voyais pas de solution. - Il y en a une pourtant.....Enfin, je crois. Elle n'est pas simple! Elle n'est pas pas belle. Mais c'est la seule assurément. Je te demande juste d'y réfléchir. .....On pourrait très bien  publier  les deux articles sous le même nom. ...- Je ne sais que répondre.  Etre obligé de mentir parce qu'on vit dans un monde de menteurs.....Page 182

" Cette nuit a porté conseil. J'ai bien réfléchi, et nous allons faire ainsi que tu l'as proposé. " L'autre parut surpris, presque ahuri. Il sourit u n peu. Rien d'autre. page 199

Choulier avait gagné. Il présenta les deux théories sous son seul nom., écloses dans deux cerveaux  très différents. ...En juillet, (1947) le  Tout Paris ne parlait que de lui. page 201...C'était un homme comblé par tous les honneurs. Quelle blague tout de même! les gens  d'alors se pensaient chouléristes,: ils étaient meinhofiens. page 204

Les eux hommes périrent en 1955 dans un horrible incendie - et cela fit bien sûr  les gros titres de journaux. " Qui a tué le grand linguiste? " page 208



lundi, novembre 08, 2021

LE RIRE DES DEESSES ( Amanda DEVI) 2021

 La Ruelle est le quartier d'une ville pauvre de l'Inde où travaillent les prostituées. Parmi elles, Veena et sa fille de dix ans, Chinti, enfant solaire délaissée par sa mère. Les autres femmes protègent la fillette, surtout Sadhana, une hijra, femme rejetée par la société pour être née dans un corps d'homme. Leurs destins basculent le jour où Shivnath un homme de Dieu corrompu, tombe amoureux de Chinti, la kidnappe et l'emmène à Bénarès pour en faire sa déesse. Il ne se doute pas que les femmes de la Ruelle sont sur ses traces. Et que derrière leurs saris scintillants se cachent des guerrières. Des bas-fonds de l'Inde à sa capitale spirituelle, Amanda Devi nous entraîne dans un roman haletant et fouille les questions de notre temps: la place des femmes et des transsexuels; le règne des hommes et la sororité; les folies de la foi; la pédophilie,  la religion; la colère et l'amour. Avec son style tranchant et poétique, elle brise le silence des dieux pour se faire entendre et résonner le cri de révolte des femmes.  - le rire des déesses. 

Après avoir lu une trentaine de pages, j'ai fermé le roman, à la lecture  de femmes qui ne sont que des choses etc...la lie d'une société.....pour vivre ...c'est d'une tristesse inouîe.

dimanche, octobre 31, 2021

MADAME HAYAT ( Ahmet Altan) 2021

 Fazd, le jeune narrateur de ce livre, part faire des études de lettres loin de chez lui. Devenu boursier après le décès de son père, il loue une chambre dans une modeste pension, un lieu fané où se côtoient des êtres inoubliables à la gravité poétique, qui tentent de passer entre les mailles du filet d'une ville habitée de présences menaçantes. Au quotidien, Fazd gagne sa vie en tant que figurant dans une émission de télévision, et c'est en ces lieux de fictions, qu'il remarque une femme voluptueuse, vif-argent, qui pourrait être sa mère. Parenthèse exaltante, Fazd tombe éperdument amoureux  de cette Madame Hayat qui l'entraîne au-delà de lui - même. Quelques jours plus tard, il fait la connaissance de la jeune Sila. Double bonheur, double initiation, double regards sur la magie d'une vie. L'analyse tout en finesse du sentiment amoureux trouve  en ce livre de singuliers échos. Le personnage de Madame Hayat, solaire, et celui de Fazd, plus littéraire, plus engagé, convoquent les subtiles métaphores d'une aspiration à la liberté absolue dans un pays qui se referme autour d'eux sans jamais les atteindre.  Pour celui qui se souvient que ce livre a été écrit en prison, l'émotion est profonde. 

La vie des gens changeait en une nuit. La société se trouvait dans un tel état de décomposition qu'aucune existence ne pouvait plus se rattacher à son passé comme on tient à ses racines.  Chaque être vivait sous la menace de sombrer dans l'oubli......Ma propre vie  avait changé du jour au lendemain. Ou, à vrai dire, celle de mon père. A l'issue de divers événements que je n'ai jamais compris, un grand pays ayant déclaré " l'arrêt des importations de tomates", mille hectares de terrain agricole se transformèrent en une immense décharge rouge. ..;Une phrase donc avait suffi à ruiner mon père. page 7

( Fazd a quitté son appartement de trois pièces avec grand salon, suite au décès de son père,  pour une  chambre d 'étudiant) Je saluais tout le monde, j'échangeais quelques mots avec chacun, mais ne me liais d'amitié avec personne. ( dans son immeuble) page 11

C'était il y a un an. A l'époque, j'ignorais encore que la vie est littéralement  la proie du hasard. page 12

( Fazd s'est rendu à une soirée pour être figurant dans une émission et gagné ainsi un peu d'argent)  " Qu'est-ce-que tu attends avec cet air triste?  - Rien, finis-je par articuler.  - Il y a un restaurant pas loin, dit-elle, j'y vais dîner. Accompagne-moi si tu veux, on dînera ensemble. Deux personnes valent toujours mieux qu'une....C'est moi qui t'invite.  - D'accord. "..;" Bonsoir Madame Hayat, dit-il ( le serveur) où souhaitez-vous vous installer ce soir? - Dans le jardin." Son nom m'obsédait.  page 18....Il y avait tant de choses dans son rire: les oiseaux du matin, des éclats de cristal, l'eau claire qui cascade sur les pierres du torrent, les clochettes qu'on accroche aux arbres de Noël, une bande petites files courant main dans la main. page 20....Son visage  était illuminé par une forme de maturité espiègle, elle n'était pas belle à proprement parler, mais elle avait quelque chose de plus attirant encore que la beauté, un pétillement de vitalité qui annonçait autant de hauteur et de moquerie que de tendresse désintéressée, comme devinant toutes les nuances de l'âme humaine. page 21

C'est le malheur qui nous enseigne la vie. page 31

( Fazd a rencontré une jeune fille dans les séances de figuration  de télévision) " La police est venue chez nous en pleine nuit. " dit-elle . Son père était le patron d'une holding importante. Ils habitaient  dans une villa entourée d'un bocage. L'un des a actionnaires minoritaires de l'entreprise de son père, qui détenait à peine deux à trois pour cent du capital, avait été arrêté pour  "préparation d'un complot contre le gouvernement." Ils  s'étaient servis de lui comme prétexte pour saisir toutes les entreprises du père.  - C'est possible de faire ça ? lui demandai-je. - Aujourd'hui oui, c'est  possible. ...Ils ont fouillé la maison pendant quatre heures, puis, ils nous ont dit qu'on devait partir sans délai. une valise chacun, c'est tout ce qu'ils nous autorisaient à emporter.  Ils nous ont chassé de chez nous en pleine nuit. .;Ils ont pris les cartes de crédit, ce qui n'avait d'ailleurs plus d'importance puisqu'ils avaient déjà saisi tout notre argent à la banque....Nous avons quitté la maison en pleine nuit, juste avec une valise.   page 41   Je n'oublierai jamais cette nuit dans le parc, nous trois assis sus un arbre avec notre valise. Le matin, nous étions riches, au dîner encore nous étions riches, et la nuit,  nous étions des vagabonds misérables, sans argent et sans toit.  page 42

Nous ne savions pas où aller, où seulement passer la nuit. Allons chez des amis  a dit ma mère, em on père a  répondu: non, ils ont trop peur de nous avoir chez eux, ne les obligeons pas à nous fermer la porte...Les riches sont des trouillards, tu sais, et plus ils sont riches, plus ils ont peur. Mais il faut tomber dans la pauvreté pour s'en rendre compte, quand on est  riche, cette peur-là paraît absolument naturelle.  page 42

( A un cours de littérature) Madame Nermin, le professeur: " La littérature ne s'apprend pas. je ne vous enseignerai donc pas la littérature. Je vous enseignerai plutôt quelque chose sans quoi la littérature n'existe pas: le courage, le courage littéraire. Ne vous contentez pas de répéter ce que d'autres ont déjà dit...Soyez courageux et c'est le courage qui distingue les grands écrivains des autres. page 49...;;;;;;;;;;La littérature était plus réelle et plus passionnante que la vie. Elle n'était pas plus  sûre, sans doute même plus dangereuse...." La littérature est un télescope braqué sur les immensités de l'âme humaine" avait dit notre professeur d'histoire littéraire, monsieur Kaan. page 51

Grâce aux livres, j'avais appris à examiner ainsi tous les êtres qui croisaient ma route, à commencer  évidemment par moi-même. Je savais désormais que l'âme humaine n'est pas un tout, lisse et cohérent; c'est un agrégat de morceaux dépareillés qui se soudent progressivement les uns aux autres. ..J'avais honte d'être pauvre et j 'avais honte de mentir  sur ma pauvreté. D'un autre côté, les paroles de madame Nermin faisaient leur chemin dans mon esprit. Je m'aperçus que je n'avais jamais réfléchi à la question de la liberté/ "Suis-je libre? " me demandai-je tout à coup.  La question était-elle si effrayante? " Suis-je libre? " C'était la réponse , plus que la question qui m'effrayait; " Non, je ne suis pas libre" Une autre question plus cruelle encore, se posait alors: " Serai-je jamais libre? "...J'étais ballotté au gré des événements, indépendamment de ma liberté....page 52

Madame Hayat m'avait fait entrer dans  sa vie  avec la même simplicité naturelle , la même douceur  harmonieuse avec laquelle elle offrait son corps et je m'y étais installé sans rencontrer  le moindre obstacle....Elle était comme une déesse pour moi , une divinité  mythologique....page 60  Je n'avias d'yeux que pour son corps voluptueux, sa chair, ses plis et ses replis. page 61

'Madame Hayat vient d'acheter une lampe)  " Une lampe vous rend heureuse? - Oui, Très heureuse, même. - Et si demain vous aviez besoin de cet argent?  - Et si demain, je n'avais pas besoin de cet argent?  - Vous seriez quand même plus tranquille. - Et si être heureuse  m'intéresse plus que d'être tranquille?  page 64

Avec elle, je découvrais le bonheur d'être un homme,  un mâle, j'apprenais à nager dans le cratère d'un volcan qui embaumait le lys. C'était un infini safari du plaisir. page 68

" Tu es heureuse? " Elle m'avait regardé longuement  d'un  air interrogateur et presque menaçant, avant de répondre: " on ne pose pas cette question à une femme. Une femme ne sait pas si elle est heureuse, elle sait, en revanche, très bien  ce qui manque à son bonheur.  Donc pas besoin de le lui rappeler".  page 74  ( L'auteur part de chez madame Hayat à sa demande. ) "La seule chose que je te demande,  c'est de choisir un moment, un unique moment.....Si tu essaies de te souvenir de tout, tu oublieras tout....Mais si tu choisis un moment  parmi ceux que nous avons partagés, alors, il t'appartiendra pour toujours, tu ne l'oublieras jamais. ...Et moi, je serai heureuse,  heureuse de savoir que j'existe encore un peu pour toi...." page 75

(Fadz revient chez lui , la police est venue embarquée deux locataires.) " Les flics ont débarqué ce matin, il sont arrêté deux gamins du premier. - Pourquoi? - Ils avaient partagé un texte sur Facebook.  - C'est un crime ça?  - Faire une blague sur la gouvernement est devenu un  crime.  Dorénavant, interdit de blaguer. - Tu es sérieux? -  C'est eux  qui sont sérieux. "page 79

(Au cours de monsieur Kaan) " Le fond de toute littérature, c'est l'être humain. ....Les émotions, les affects, les sentiments humains. Et le produit commun à tous ces sentiments , c'est le désir de possession. Quand vous voulez posséder quelqu'un,  vous rendre maître de son coeur et de son âme,  c'est l'amour. Quand vous voulez posséder le corps de quelqu'un, c'est le désir, la volupté. Quand vous voulez faire peur aux gens,  et les contraindre à vous obéir, , c'est le pouvoir. Quand c'est l'argent que vous désirez plus que tout, c'est l'avidité.  Enfin, quand  vous voulez l'immortalité après la mort,  la vie après la mort,  c'est la foi. La littérature, en vérité,  se nourrit de tous ces cinq grandes passions humaines, dont l'unique et commune  source est le désir de possession , et elle ne traite pas d'autre chose. Tel est le fond. page 82

Je ne connaissais des hommes  que ce que les romans savaient en faire surgir de sous l'infini tissu  de l'humanité.  Les hommes ne m'apparaissaient  que sous les feux scintillants de la littérature. Or, pour la première fois, je voyais  les hommes  et leur psyché  sous une toute autre lunette, à la lumière de leurs ombres, et je me rendais compte que je n'y connaissais rien.  page 104 ( des jeunes de son immeuble ont été raflés par la police sans motif). 

" Les hommes peuvent tout changer sauf eux-mêmes. C'est la seule chose qu'ils sont incapables de transformer. Tel est leur malédiction. " ( Madame Hayat) page 107

(Un commerçant) " Les gens n'ont plus d'argent, et ceux qui en ont s'y agrippent farouchement. : tout le monde a peur du lendemain." On comprenait tout de suite que madame Hayat ne faisait pas partie de ces peureux-là.  " Je n'aime pas la peur, elle m'ennuie. - Mais quand on n' a pas d'argent...- Je sais ce que c'est de ne pas en avoir. Quand on a de l'argent, on le dépense quand on n'en a pas, on s'en passe....Il ne faut  avoir peur de rien dans la vie...La vie ne sert à rien d'autre que d'être vécue.  La stupidité, c'est  d'économiser sur l'existence , en repoussant les plaisirs au lendemain. , comme les avares.  Car la vie ne s'économise pas.  page 111

(Sila et Fadz) Si nous nous étions habitués assez facilement au manque d'argent, nous avions encore du mal à nous faire l'idée  d'être pauvres.  Tous les deux avions grandi dans un milieu qui méprisait la pauvreté, pour lequel elle équivalait au manque de talent, de réussite, à la bêtise et à la paresse. Et maintenant, nous avions rejoint la grande foule des pauvres gens, nous savions bien comment les riches nous jugeaient.  Nous ne méprisions pas les pauvres, non, mais nous n 'étions pas non plus prêts à accepter que nous aussi, désormais , faisions partie de cette catégorie.  Nous ne l'accepterions jamais.  page 125

"Dénoncer quoi?  répondis-je abasourdi. Il n'y a rien à dénoncer' - Est-ce qu'ils ont besoin d'avoir fait quelque chose de dénonçable pour être dénoncé?  On te dénonce et on t'arrête, après ça, va essayer  d'expliquer  que t'es innocent. ...Mais dans quel monde tu vis? Ouvre un peu les yeux. "page130

"La vie commence par hasard et se poursuit dans le hasard". (Monsieur Kaan page 138

" Chacun fait ce qu'il peut. L'essentiel est de savoir ce qu'on peut et ce qui est au-dessus de nos forces. " (Sila) page 157 ( Un colocataire - le Poète- à Fadz s'est défenestré car poursuivi par la police, un autre, gay, a été molesté par la police)

Tout changeait, certes , mais après la mort du Poète le rythme s'accéléra. J'avais la sensation d'être entraîné dans le courant de plus en plus rapide  d'un torrent qi s'approche d'une cascade.  Six mois plus tôt seulement, je menais une autre vie, j'étais un autre homme. Je faisais ma mue. page 197....Mümtaz m'apporta les textes. (pour un journal d'opposition) . Ils parlaient de milliers de personnes enfermées en prison,  de pauvres gens au chômage,  de pressions politiques, de souffrance, d'oppression.  C'était comme si j'avais  ouvert le couvercle et que  la vie réelle sortait de sa boîte, un autre monde, un e autre vie.  Elle ressemblait à cette chose qu'on appelle "l'enfer".  Des gens s'immolaient en pleine rue pour protester contre la famine, des pères de famille ruinés se suicidaient avec femmes et enfants....page 198

( Sila) "Moi, j'en ai marre dit-elle d'une voix déterminée. Moi, je me tire. Toi, tu réfléchis. Si tu veux venir, on part ensemble. ( au Canada) Mais , pour ma part, je n'en peux  plus de ce pays, je n'en peux plus d'avoir peur en permanence, je n'en peux plus d'angoisser  en pensant au lendemain, à la prochaine catastrophe qui va nous arriver.  Je suis fatiguée d'avoir peur."  On se quitta fâchés. ...A vrai dire, elle avait raison....page 206

Le poids de ce que j'avais vu, appris,  vécu pesait parfois si lourd que je me sentais épuisé comme un vieillard.  Je n'arrivais pas à concevoir ni les actes des hommes, ni le silence de la société, je ne pouvais plus vraiment   comprendre les vivants. Cela me déprimait parfois jusqu'à en tomber malade.  Alors, j'allais à la bibliothèque lire des romans. page 211

( Madame Hayat a disparu, Madame Nermin et Monsieur Kaan ont été emprisonnés, ses professeurs de littérature, Sila est partie au Canada, seule). L'été est passé, cédant la place à la fraîcheur cristalline des matins d'automne.  Cela fait maintenant trois moi que Sila est partie. Je ne l'ai pas suivie, au dernier moment, j'ai renoncé.  Où que j'aie pu égarer le bonheur, j'ai  décidé de le chercher ici,  et c'est ici que je le trouverai.  Je crois que j'ai senti qu'en mettant tout mon passé dans une valise jetée par-dessus bord avant le départ,  c'est un peu de mon avenir qui disparaissait aussi,  et qu'il me manquerais toujours quelque chose, que ce serait une mutilation dont je ne guérirais jamais. ...Le temps passe.  page 261 Nermin et Kaan sont toujours en prison. On ne sait pas exactement quand ils sortiront.  Nous parlons souvent d'eux. Je cois en tout cas qu'après avoir vécu tout ça,  j'ai trouvé une réponse à la question de monsieur Kaan sur les clichés et le hasard: naître est un cliché, mourir est un cliché, l'amour est un cliché, la séparation  est un cliché, la trahison est un cliché, le manque est un cliché,  renier ses sentiments est un cliché,  les faiblesses sont un cliché, la peur est un cliché, la pauvreté est un cliché, le temps qui passe est un cliché, l'injustice est un cliché....Et l'ensemble des réalités qui déchirent l'homme tient dans cette somme de clichés.  . Les gens vivent de clichés, ils souffrent de clichés,  ils meurent  de leurs clichés. page 265...Je me suis habitué à la peur, à la solitude,  au manque,  je ne me plains pas, j'ai appris à  avaler en silence le poison qui est dans le miel. ..;Elle (Madame Hayat) me manque. page 266



samedi, octobre 23, 2021

UN ALLER SIMPLE (Didier van Cauwelaert) 1994

 Ni beur malgré son nom, ni gitan malgré son adoption par des tsiganes, marocain d'après ses faux papiers, Aziz est un jeune marseillais qui se retrouve expulsé de France pour rejoindre son pays d'origine. Dans l'avion qui l'emporte vers le Maroc où il n'a jamais mis les pieds, Aziz devient le confident et ami de son chaperon ministériel, un jeune "attaché humanitaire" , rigide et idéaliste, tout aussi paumé et floué dans la vie que lui-même. Pour ne pas le décevoir, ni faire échouer sa mission, Aziz s'invente un pays natal de légende, une vallée imaginaire où vivent en paix des "hommes gris". A la recherche du pays qui n'existe pas, les hasards du voyage seront nombreux, le suspense permanent et  le dénouement des plus inattendus. 

Le soir, à la veillée, chacun se rappelle ses origines, ses traditions, les pays où il a roulé ses racines,...Moi, je suis là et je me tais. je hoche la tête, et j'ai l'esprit ailleurs. Je n'aime pas d'où viennent les autres. je veux bien être sans histoire, à part l'Ami 6, mais ça me fait mal d'être le seul. Alors, le bonheur , c'est quand je suis allé à l'école. Le bonheur , c'était d'apprendre. Je m'inventais une autre famille , rien qu'à moi, avec les mots et les chiffres que je pouvais changer d'ordre comme je voulais, additionner, conjuguer, soustraire, et tout le monde me comprenait.  Au tableau, je récitais les batailles et les fleuves, on m'écoutait comme si c'était mon histoire à moi. Les millions de morts, les inondations   et la haine des hommes se transformaient en bons points. ..Et ce n'était qu'un début: il restait tant de choses à connaître, j'en aurais pour la vie. Mais j'ai dû arrêter l'école au milieu de la sixième, à cause de Vallon-Fleuri qui n'aime pas les bouches inutiles. ...M. Giraudy, le professeur de géographie, a dit qu'il avait de la peine que je parte...M. Giraudy m'a dit que la vie était mal faite...Il avait l'air si triste...IL m'a souhaité bonne chance, et m'a offert un livre incroyable, un atlas de trois kilos qui s'appelait Légendes du monde". Je n'ai rien dit pour ne pas pleurer. page 14

(Aziz est accusé de vol d'une bague qu'il dit avoir achetée pour son mariage)  - "On va te ramener chez toi, Aziz. J'ai remercié, mais ce n'était pas la peine: je n'avais plus de "chez moi" et j'ai perdu Lila; autant la justice suivre son cours. - Tu n'as pas compris, Aziz. Te ramener chez toi, ça veut dire: dans ton pays.  - Mon pays? - Le Maroc. J'ai mis un temps à comprendre, et puis je me suis souvenu que, sur mes papiers, j'étais marocain....page 41

 (Pignol, un ami, gendarme)  " ça vient de plus haut. , Aziz. Le gouvernement a pris des mesures contre les clandestins, Enfin, ...pour les clandestins. C'est une opération conjointe avec les Droits de l'Homme  et l'OMI, l'office des migrations internationales. " Et il m'a expliqué en gros que pour lutter contre le racisme, en France, il fallait renvoyer les immigrés chez eux.  page 42    A cinq heures moins vingt,  Pignol est revenu. Il évitait mon regard, mais j'avais eu le temps de réfléchir et je m'étais rassuré. Il   a laissé tomber " Ton attaché est arrivé". J'ai demandé , les jambes croises, l'air de rien: " On lui a donné mes papiers? - Oui. - Bon, ben ça v alors: il a vu que c''étaient des faux.  - Non. ..;tout ce qu'il a vu, c'est que ton permis est périmé. " Il s'est assis , près de moi, sur le matelas, les mains entre les genoux, la tête basse. Mon inquiétude est revenue d'un coup. - Mais vous le lui avez dit que c'était un faux?  Il n'a pas répondu tout de suite.  page 43, page 44

Depuis des dizaines d'heures, je ne pensais qu'à mon atlas, aux Légendes du monde, parce que ...mon livre serait vendu vingt francs à un bouquiniste et personne n'aurait jamais les mêmes rapports que j'avais eus avec lui. page 48 (L'attaché veut savoir dans quelle région du Maroc, il est originaire) J'ai sèchement dit qu'on verrait plus tard; j'étais dans mon rêve. page 49

J'ai très peur au décollage, mais je n'ai rien montré.  Je ne savais pas si une nouvelle vie commencerait pour moi, mais la précédente était bien morte;  c'était déjà un espoir. page 69

" Vous êtes d 'où, monsieur l'attaché.? - Tu peux me dire "tu". , comme dans ton pays, ça ne me gêne pas. " Je n'ai pas osé lui répondre que moi, ça me gênait qu'il me tutoie. J'avais un si doux souvenir de mes six mois  de sixième où, pour la première fois, des gens m'avaient dit " vous" - mais il s'est remis à me vouvoyer de lui-même, au bout d'un moment. page  75

C'était vraiment un têtu, ce type. Je lui ai sorti en vrac, pour en finir, que j'étais un enfant marseillais percuté par une Ami6, d'où mon prénom, et que la vallée des hommes gris était une légende de l'atlas que m'avait offert Mr Giraudy, le jour où j'avais quitté l'école pour devenir une alouette. Il souriait avec un air fin...page 88

(A Rabat) Pour la première fois de ma vie, je me sentais un immigré. Et je pensais , pour me tenir compagnie, à la solitude de l'Arabe  qui débarque en France, surtout quand il est clandestin. J'avais drôlement de la chance, moi,  d'avoir un attaché, un garde du corps muni d'un laisser-passer du Roi pour me fiche la paix...Page 105

l'Occidental est coupable, comme toujours, où il passe, il accumule, en créant le besoin. page 136


mardi, octobre 19, 2021

NOTES SUR LE CHAGRIN ( Chimamanda Ngozi Adichie) 2021

 Chimamanda Ngozi Adichie a été invitée à La Grande Librairie le 20 octobre 2021. 

 Comment dire adieu à un être cher alors que le monde entier est frappé par une crise sanitaire, que le défunt repose au Nigeria et que ses enfants sont bloqués en Angleterre et aux Etats-Unis.? Le père de Chimamanda Ngozi Adichie vient de mourir. Séparée de ses proches, cette dernière vit un deuil empêché et solitaire. Elle écrit alors sous la forme de courts chapîtres, composés comme de soubresauts de chagrin et de rage, où l'amour et l'admiration qu'elle portait à son père explosent à chaque page. James Nwoye Adiche a traversé plusieurs époques de l'histoire du Nigeria. S'il a transmis la culture et la langue igbos à ses enfants, essentielles à l'oeuvre de l'autrice, il s'est aussi élevé contre certaines traditions de son pays. En partageant des anecdotes familiales simples et touchantes, Chimamanda Ngora Adiche rend hommage au professeur émérite de l'université du Nigeria mais surtout au père humble et affectueux qu'il était, son " dadounet originel". La perte se voit ainsi transcendée par l'amour et la transmission. 

Tous les dimanches, mon frère organisait  une réunion zoom depuis l'Angleterre, notre turbulent rituel de confinement: deux d'entre nous, les enfants, nous connections depuis Lagos, les trois autres depuis les Etats-Unis, et mes parents;, avec parfois de la friture, depuis Aba, la ville d'origine ancestrale de notre famille dans le sud-est du Nigeria. Le 7 juin, mon père était là, du moins sur front sur l'écran....Le 10 juin, il était parti. Mon frère a appelé pour me prévenir et je me suis effondrée. page 11

Le rire devient larmes, devient tristesse et devient fureur.  Rien ne m'a préparée à ma rage rugissante et malheureuse. Face à cet enfer qu'est le chagrin, je suis dépourvue d'expérience et de formation.  Mais comment est-il possible qu'il parle et plaisante  le matin, et qu'au soir, il soit parti pour toujours?  page 18...Comment le monde peut continuer à tourner, à inspirer et expirer  sans rien de changé, alors que dans mon âme , c'est une déroute  permanente? page 23

Je  regrette, je regrette. La culpabilité me ronge l'âme. Je pense à toutes les choses que auraient pu arriver et à toutes les façons  dont on pourrait remodeler le monde pour  empêcher  ce qui s'est produit le 10 juin, le faire se déproduire.  page 30

Parce que j'aimais mon père, que je l'aimais si  farouchement, si tendrement, j'ai toujours, dans un coin de ma tête, redouté ce jour.  page 33

Je fuis les condoléances. Les gens sont gentils, les gens sont de bonnes intentions, mais  savoir cela ne rend pas leurs paroles moins irritantes.  page 37

Le chagrin n'est pas vaporeux; il a du corps,  il est oppressant,  c'est chose opaque.  Son poids est plus lourd  le matin, après le sommeil...Je ne reverrai jamais mon père. Jamais plus. page 41....Il y a quelques années, quelqu'un est mort et un de ses proches a dit: " L'épouse ne doit rester seule" et je m'étais dit: " Mais si elle veut l'être? " page 41

Nous lui achetions souvent des choses dont il se servait jamais parce que , disait-il, sa chemise  de 1970 ou ses chaussures de 1985 étaient encore en bon état.  page 59

Il n'était pas matérialiste, ce qui ne serait pas aussi remarquable s'il  n'était pas un Nigérien   vivant au Nigeria, pays à l'impitoyable culture de la cupidité, à l'instinct de la possession débridé de bas en haut de l'échelle sociale. Nous sommes tous touchés, à différents degrés, mais lui seul n'était absolument pas contaminé. J'aimais son sens du devoir....Il donnait du sens aux descriptions les plus simples: un homme bon,, un bon père. J'aimais le qualifier de " gentil et gentleman".  page 64

"Jamais" est entré dans ma vie pour y rester. "Jamais " semble si injustement punitif. Pour le restant de mes jours, je vivrai en tendant les mains vers des choses qui ne sont plus là. page 66

(A propos des obsèques de son père) Organiser cela veut dire calmer les ego de l'église et des groupes traditionnels et obtenir leur approbation pour une date d'enterrement....Mais la chose la plus importante , c'est le "règlement"...Il témoigne de ce que la culture igbo  demeure, profondément et fermement, une culture communautaire.  page 75

"Le chagrin était la célébration de l'amour, ceux qui pouvaient ressentir un véritable chagrin avaient la chance  d'avoir aimé". ( Une  phrase d'un des livres de l'auteur).  page 78...;Jusqu'à présent, le chagrin appartenait à d'autres. L'amour apporte-t-il , même inconsciemment, l'arrogance trompeuse de croire qu'on ne sera jamais touché par la douleur de la perte? page 79..;Ma mère m'a dit que des veuves sont venues lui expliquer la coutume. Tout d'abord, la veuve aura la tête rasée - sans la laisser continuer, mes frères s'empressent de dire que c'est ridicule et qu'il n'en est pas question.  Je dis que personne ne rase jamais la tête des hommes  quand leurs épouses meurent, personne n'impose aux hommes de manger frugalement des jours durant, personne ne s'attend à ce que des hommes portent l'empreinte de leur perte.  Mais ma mère dit qu'elle veut tout faire. " Je ferai tout ce qui se fait. Je le ferai pour Daddy." page 80

Les épaisseurs de perte donnent le sentiment que la vie est mince du papier. page 96....Le chagrin vous dit que c'est fini et votre coeur que ça n'est pas: le chagrin essaie de réduire votre amour au passé et votre coeur dit qu'il est présent. page 98

mercredi, octobre 13, 2021

L'HIBISCUS POURPRE ( Chimamanda Ngozi Adichie) 2003

 Kambili a quinze ans. Son monde est limité aux murs de la résidence luxueuse d'Enugu, au Nigeria, où elle vit avec ses parents et son frère Jaja. Son père , Eugène, est un riche notable qui régit son  foyer selon des principes d'une rigueur implacable. Sa générosité et son courage politique ( il possède le seul journal indépendant du pays) en font un véritable héros de sa communauté. Mais Eugène est aussi un fondamentaliste catholique, qui conçoit l'éducation de ses enfants comme une chasse au péché où les plus terribles punitions trouvent leur justification dans la foi. 

Quand un coup d'Etat vient secouer le Nigeria, Eugène est très impliqué dans la crise politique, est obligé d'envoyer Kambili et Jaja chez leur tante. Les deux adolescents y découvrent un foyer bruyant, plein de rires et de musique. Ils prennent goût à une vie simple, qu'ils croyaient dangereuse et païenne, et ouvrent les yeux sur la nature tyrannique de leur père. Lorsque Kamili et son frère reviennent sous le toit paternel, le conflit est inévitable et la maison se transforme en champ de bataille où les enfants vont se révolter pour gagner leur liberté. 

A la maison, la débâcle a commencé lorsque Jaja, mon frère, n'est pas allé communier et que Papa a lancé son gros missel en travers de la pièce et cassé les figurines des étagères en verre. Nous venions de rentrer de l'église. page 11...Papa s'asseyait toujours au premier rang pour la messe, au bout de banc à côté le l'allée centrale, Mama, Jaja et moi près de lui. Il était le premier à recevoir la communion. La plupart des gens ne s'agenouillaient pas pour recevoir la communion à l'autel de marbre.....mais Papa oui. page 12

Il (Papa) ne parlait pratiquement jamais ibo et même si Jaja et moi le parlions avec Mama à la maison. Il n'aimait pas que nous l'utilisions en public. Nous devions paraître civilisé en public, nous disait-il: nous devions parler anglais. La soeur de Papa, Tatie Ifeoma, avait fait remarquer que Papa était un pur produit du colonialisme. page 25

"Vas-tu remplacer les figurines? " ..;" Kpa, dit-elle ( la maman) Je ne les remplacerai pas. Peut-être Mama avait-elle compris qu'elle n'aurait  plus besoin des figurines....ce n'étaient pas seulement les figurines qui avaient dégringolé, c'était tout. Je ne me rendais pas compte qu'à présent, m'autorisais tout juste à le penser. page 28

Papa aimait l'ordre. Cela se voyait même dans ses emplois du temps, à la façon dont ses lignes tracées méticuleusement, à l'encre noire, traversaient chaque  journée, séparant le travail de la sieste, la sieste du temps familial, le temps familial des repas, les repas de la prière, et la prière du sommeil. page 37....Je voulais faire la fierté de Papa, réussir aussi bien que lui...page 57

Papa changea d'accent ( il parle avec une religieuse britannique) pour lui répondre, prenant des inflexions britanniques, exactement  comme lorsqu'l s'adressait  au père Benedict.  Il était affable, manifestant cet empressement à plaire qu'il avait toujours à l'égard des religieux, en particulier à l'égard des religieux blancs.  page 67...(Le père à sa fille) " Pourquoi crois-tu que je travaille aussi dur pour vous donner le meilleur, à Jaja et à toi?  Il faut que tu fasses quelque chose de tous ces privilèges....Je n'ai pas eu  un père qui m'envoyait  dans les meilleures écoles. Mon père passait son temps à adorer les dieux de pierre et de bois. Sans les prêtres et les soeurs de la mission, aujourd'hui , je ne serais rien.  J'ai  été boy chez le prêtre de la paroisse pendant deux ans. Oui, boy. Personne ne m'emmenait en voiture à l'école. Pendant tout mon primaire, je devais faire treize kilomètres à pied  par jour pour aller à Nimo. A l'école secondaire, je travaillais comme jardinier, pour les prêtres.  page 68

(La famille  est au pays natal) Papa appréciait  que les villageois fissent un effort pour parler anglais en sa présence. Il disait que cela montrait  qu'ils avaient du bon sens. page 88...( Jaja et sa soeur se rendent chez le grand-père) " ça ne me plaît pas de vous envoyer dans la maison d'un païen , mais Dieu vous protègera. " dit Papa. " Papa -Nnukwu  habite tout près, nous pouvons y aller à pied en cinq minutes, nous n'avons pas besoin que Kevin nous y conduise. " dit Jaja page 91

( La tante) "Quelquefois la vie commence quand le mariage prend fin" - Toi et  tes propos d'universitaire! C'est ce que tu racontes à  tes étudiantes? " Maman souriait.  - Sérieusement oui. Mais elles se marient de plus en plus tôt, ces temps-ci. A quoi sert un diplôme , me demandent-elles, si nous ne trouvons pas de travail avec? - Au moins, elles auront quelqu'un qui s'occupera d'elles si elles se marient. - Je ne sais pas qui s'occupera de qui. Six filles de mon séminaire sont mariées....elles deviennent la propriété de leur mari, elles et leurs diplômes." Mama secoua la tête. "Encore des propos d'universitaire. Un mari couronne la vie  d'une femme, Ifeoma.  C'est ce qu'elles veulent" page 108

(Chez les cousins, les enfants d' Ifeoma,  U coup d'Etat a eu lieu) ) " Pouvons-nous regarder CNN? ....;" Nous ne regardons pas beaucoup la télévision,., dis-je. -Pourquoi demanda Amanda. ....Je voulais lui expliquer que,  malgré les énormes paraboles  qui trônaient  sur le toit de nos maisons d'ici et d'Enegu, nous ne regardions pas la     télévision.  page 114  -Kambili, je crois que tu seras plus à l'aise en pantalon, me dit Tatie Ifeoma - ça ira répondis-je. ....je n'avais pas de pantalon parce que c'était un péché pour une femme de porter un pantalon. page 115

"  Papa-Nnukwu (le grand-père) est un païen" Papa serait fier que j'ai dit cela.  " Votre Papa-Nnukwu n'est pas païen, Kambili, c'est un traditionaliste. " Je la dévisageai ( la tante) . Païen ou traditionaliste , quelle importance! Il n'était pas catholique, voilà tout. Il n'avait pas la foi.  page 117

"C'est une chaîne stéréo, n'est-ce pas?  pourquoi vous ne mettez pas de musique?  -Oui, c'est une chaîne stéréo " répondit Jaja. Il n'ajouta pas que nous ne l'utilisions jamais. ...La seule chose que nous écoutions, c'étaient les nouvelles à la radio de Papa, pendant le temps familial. page 131

Papa  nous regarda nous asseoir à table, puis, il commença la prière.  Elle dura  un peu plus longtemps que d'habitude, plus de vingt minutes. page 137

( Jaja et sa soeur sont chez la Tatie Ifeoma) " Nous ne chantons pas à la maison", expliqua Jaja.  - Ici, nous chantons" dit Tatie Ifeoma page 175...Après avoir fini, nous dîmes les prières du matin au salon, une série de prières courtes ponctuées de chants. Tatie pria pour l'université, pour les professeurs et la direction, pour le Nigeria, et, à la fin, elle pria pour que nous puissions trouver paix et rires en cette journée...Je levai la tête  et cherchai le regard le visage de Jaja, pour voir s'il était aussi stupéfait que Tati Ifeoma et sa famille prient , entre toutes les choses possibles et inimaginables, les rires. page 175

" Je ne t'ai pas vue rire ni sourire aujourd'hui, Kambili" finit-il par dire. Je baissai les yeux sur mon maïs. je voulais lui dire que j'étais désolée de ne pas sourire ni rire, mais les mots refusèrent de sortir .."Elle est timide" dit Tatie Ifeoma. page 194

"ça peut être une bonne chose d'être rebelle, dit -elle ( la tante) .L'esprit de rébellion est comme la marijuana; ce n'est pas mauvais  quand on l'utilise  comme il faut. " Le ton solennel plus que le contenu sacrilège  de ces paroles, me fit lever la tête. page 201

Je me souvenais des paroles de Tatie Ifeoma la veille, me disant que Papa-Nnukwu ( il est chez  sa fille, Tatie Ifeoma) était un traditionaliste et non un païen. page 229  Papa-Nnukwu était assis sur un tabouret bas, les jambes en triangle. ...Une lampe à pétrole, baissée au minimum , était posée juste à côté de lui....IL se pencha pour tracer une ligne au sol, avec le morceau de nzu qu'il tenait à la main. Il parlait, le visage penché comme s'il s'adressait au trait de craie blanche, qui paraissait jaune à présent. Il parlait aux dieux ou aux ancêtres; je me souviens que Tatie Ifeoma avait dit qu'on pouvait les intervertir.  "Chineke! Je te remercie pour cette nouvelle matinée! Je te remercie pour le soleil qui se lève. " Sa lèvre inférieure tremblait. ...Il se pencha pour tracer une autre ligne...." Chineke! Je n'ai tué personne, je n'ai pris la terre de personne, je n'ai pas commis d'adultère! " Il se pencha et traça la troisième ligne. " Chineke! J'ai souhaité le bien des autres. J'ai aidé ceux qui n'ont rien avec le peu que mes mains ont à offrir. .." Chineke! Bénis-moi! Fais-moi trouver de quoi remplir suffisamment mon ventre. Bénis ma fille Ifeoma. Donne-lui suffisamment pour sa famille. " Il remua sur le tabouret.... "Chineke! Bénis mon fils Eugène. Que le soleil  ne se couche pas sur sa prospérité. Romps le sort qu'ils lui ont jeté. " Papa-Nnukwu se pencha et  traça une ligne de plus. J'étais étonnée qu'il priât pour Papa avec la même sincérité que pour lui-même et Tatie Ifeoma.  " Chineke! Bénis les enfants de mes enfants. Que tes yeux les regardent s'éloigner du mal et se diriger vers le bien. " Papa-Nnukwu souriait en parlant.  ..."Chineke! Ceux qui souhaitent le bien d'autrui , veille à leur bien. Ceux qui souhaitent le mal d'autrui, veille à leur mal." Papa-Nnukwu  traça une dernière ligne, plus longue que les autres, dans un grand geste de la main. Il avait fini. pages 229, 230,  231

'Papa-Nnukwu est mort dans son sommeil). "Il y a quelqu'un qui vient de se  garer devant l'appartement". dit Obiera..." Qui est-ce?" demanda Tatie Ifeoma. avec lassitude..." Oncle Eugène". Pétrifiée dans mon fauteuil, je sentis ma peau de mes bras se liquéfier pour ne faire qu'un avec les accoudoirs.  la mort de Papa-Nnukwu avait tout éclipsé...; " Bonjour Papa, dis-je mécaniquement. - Kambili, comment vas-tu? Où est Jaja? ..;" Je t'avais demandé de ne pas venir, Eugène, dit Tata Ifeoma..

- "Je ne pouvais pas les laisser rester un jour de plus " rétorqua Papa....."Eugène, notre père s'est endormi" annonça Tatie Ifeoma. ..- Quand? - Ce matin. Dans  son sommeil. Ils l'ont emmené à la morgue il y a quelques heures à peine. ..."As-tu appelé un prêtre pour lui donner l'extrême onction?  demanda-t-il..." C'est tout ce que tu trouves à dire, eh Eugène! N'as-tu rien d'autre à dire, gho? Notre père est mort! As-tu la tête à l'envers? ".."  Je ne peux pas prendre part à un rituel païen mais nous pouvons discuter avec le prêtre de la paroisse et organiser un enterrement catholique....- Notre père était-il catholique? Je te le demande,, Eugène, était-il catholique? ...." Kambili et Jaja , venez" dit Papa, en se levant.  "Allez faire vos bagages"...page 258

'Arrivés chez à  la maison, le père de Kambili et Jaja verse de l'eau bouillante dans la baignoire sur les pieds de ses deux enfants. Ils n'ont lui ont rien dit sur la venue de leur grand-père - païen - chez sa fille Ifeoma) ..." Voilà ce que tu fais quand tu marches dans la voie du péché. Tu te brûles les pieds.  Je voulais dire "Oui, Papa" parce qu'il avait raison mais la sensation de brûlure  sur mes pieds grimpait par rapides assauts de douleur atroce, à ma tête, à mes lèvres, à mes yeux. page 267

St Peter n'avait ni les immenses bougies ni le riche marbre de St Agnes. Les femmes n'attachaient pas leurs foulards sur la tête comme il faut, en couvrant le maximum de cheveux. Je les observai quand elles s'avancèrent pour l'offertoire.  Certaines avaient juste un voile noir sur leurs cheveux; d'autres étaient en pantalon, voire en jean. Papa aurait été scandalisé.  Une femme doit se couvrir les cheveux dans la maison de Dieu, et aucune ne doit porte des vêtements d'un homme, en particulier  dans la maison de Dieu, aurait-il dit. page 327

(Mama arrive chez sa belle-soeur Ifeoma  où sont  ses deux enfants . " Je ne sais pas si ma tète fonctionne correctement. " dit-elle. .."Je suis rentrée de l'hôpital aujourd'hui. Le docteur m'a dit de me reposer mais j'ai pris l'argent d'Eugène et ...J'ai demandé un taxi et je suis venue ici".  "Que s'est-il passé? " demanda doucement Tatie Ifeoma.  Mama parcourut la pièce du regard...." Tu vois la petite table où nous rangeons la Bible familiale, nne?  Ton père me l'a cassée sur le ventre. Elle parlait comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre qu'elle, comme si la table n'était pas en bois massif. " J'ai saigné par terre avant même qu'il m'emmène à St Agnes. Mon docteur a dit qu'il ne pouvait rien faire pour le sauver. "..."Pour le sauver? , murmura Tatie Ifeoma. Qu'est-ce que tu veux dire?  - J'étais enceinte de six semaines....Eugène ne le savait pas." ...Elle pleura longtemps. page 337

( Beaucoup de longueurs sur un peu plus de cent pages...Tatie et ses enfants partent aux USA, elle a perdu son travail à l'université....Mama verse du poison dans le thé d'Eugène et il en meurt, son fils,  Jaja, s'accuse et est emprisonné....La fin me semble un peu confuse)

vendredi, octobre 08, 2021

LES IMPATIENTES ( Djaïdi AMADOU AMAL ) 2021

 Trois femmes, trois histoires, trois destins liés. Ce roman polyphonique retrace le destin de la jeune Ramla, arrachée à son amour pour être mariée à l'époux de Safira, tandis que Hindou, sa soeur, est contrainte d 'épouser son cousin. Patience! C'est le seul et unique conseil qui leur est donné par leur entourage, puisqu'il est impensable d'aller contre la volonté d'Allah.  Comme le dit le proverbe peul,  " Au bout de la patience, il y a le ciel". mais le ciel peut devenir un enfer. comment  ces trois femmes impatientes parviendront-elles à se libérer? 

Mariage  forcé, viol conjugal, consensus et polygamie: ce roman de Djaïdi Amadou Amal brise les tabous en dénonçant la condition féminine au sahel et nous livre un roman bouleversant sur la question universelle des violences faites aux femmes. 

Patience  mes filles! Munyal! Telle est la seule valeur du mariage et de la vie. Telle est la vraie valeur de notre religion, de nos coutumes, du pulaaku. Intégrez-la dans votre vie , répétez-la dans votre esprit! Munyal, vous ne devrez jamais l'oublier" fait le père d'une voix grave. page 15

J'ai lu le roman mais il ne m'a pas intéressé

lundi, octobre 04, 2021

LETTRE A MA FILLE (Maya ANGELOU ) 2009

 Dédiée à celle qu'elle n'a jamais eue, Lettre à ma fille est une succession de courts textes décrivant les souvenirs qui ont façonné la vie exceptionnelle de Maya Angelou. Féministe, avant l'heure, et après une enfance et une adolescence marquée par la violence, elle écrit avec le coeur de millions de femmes qu'elle considère comme ses soeurs de combat. La littérature la sauvera et l'amènera à être la première étudiante noire d 'une école privée. C'est grâce à l'écrivain , James Baldwin, qu'elle  se mettra à écrire après la mort de Martin Luther King. et deviendra l'auteure que l'on connaît aujourd'hui.  Dans ce captivant récit, l'auteure fait partager ses combtas etses épreuves qui ont forgé son caractère dans la compassion et le courage. 

" Elle a poussé et inspiré des millions d'Américains à vivre leurs vies de manière plus bienveillante, courageuse et honorable"; Hillary Clinton.

Les gens bienveillants à mon égard m'ont appris de précieuses leçons et d'autres, plus malveillants, m'ont simplement signifié que le monde n'a aucunement l'intention d'être rose. page 15

Tu ne peux contrôler tous les événements qui t'arrivent , mais tu peux décider de ne pas être réduite à eux. Essaie d'être un arc-en-ciel dans le nuage d'autrui. Ne te plais pas. Fais tout ton possible pour changer les choses qui te déplaisent et si tu ne  peux opérer aucun changement, change ta façon de les appréhender. Tu vas trouver une solution. Ne geins pas....page 16

Je suis convaincue que la plupart d'entre nous ne grandissent pas. On apprend à se garer, à rembourser ses cartes de crédit, on se marie, on ose avoir des enfants et on appelle cela grandir. Or, nous accumulons les années dans notre corps, sur notre visage, mais au vrai,; dans notre chair, demeure l'enfant que nous étions, innocent et timide comme un soupir.  On a beau agir avec finesse, complexité et empirisme, l'endroit où l'on se sent le plus en sécurité, c'est , je crois, en soi-même, dans le foyer que l'on trouve au fond de soi, le seul que l'on habite vraiment. page 19

(Sa mère l'a embrassée sur les joues et s'est mise à pleurer et lui a dit: " C'est  la première fois que je te vois sourire. Quel sourire lumineux! Mon magnifique amour de fille peut sourire".  J'ai appris , ce jour-là, que le sourire peut être un don.  Et les années qui ont suivi m'ont appris qu'un mot aimable, un geste, des paroles de réconfort sont des dons  charitables....page 24

J'ai appris à aimer mon fils sans vouloir le posséder, et je me souviens lui avoir appris à apprendre tout seul. page 27

On n'a pas besoin de dire toujours ce qu'on sait , néanmoins, on devrait au moins faire l'effort de ne dire que des paroles vraies. page 42...Osons dire la vérité. Quand quelqu'un nous demande "comment vas-tu? " , ayons l'audace de répondre  ce qu'il en est.  page 43....Les enfants insolents et leurs parents soumis ne sont pas des modèles à admirer ou à imiter. page 45

L'indépendance est un vin qui monte vite à la tête et peut avoir un effet tout aussi toxique que le vin nouveau. Peu importe qu'il soit bon , c'est addictif , et après chaque verre on en désire un autre. page 51

Quand je me confronte à la rage d'avoir perdu quelqu'un, j'essaie aussitôt de me concentrer  sur les questions que soulève la perte d'un être cher, sur ce que j'ai appris ou ai encore à apprendre du départ de ceux que j'aime. Quel héritage en conserverai-je pour m'aider à vivre une vie meilleure? page 92



mercredi, septembre 29, 2021

TOUT CE QU'ON NE TE DIRA PAS, MONGO. Dany LAFERRIERE 2020

 Dany Laferrière nous propose un dialogue entre l'homme mûr vivant au Québec et un jeune immigré , Mongo.

 Un après-midi d'été, l'écrivain croise sur la rue Saint-Denis, un jeune homme, Mongo, qui vient de débarquer à Montréal. Il lui rappelle cet autre jeune homme arrivé dans la même ville en 1976. Le même désarroi et la même détermination. Mongo demande:" Comment faire pour s'insérer dans cette nouvelle société?" Ils entrent dans un café et la conversation débute comme dans un roman de Diderot.  C'est ce ton léger et grave que le lecteur reconnaît dès le début d'un livre de Laferrière: " Tout nouveau-né est un immigré qui doit apprendre pour survivre les codes sociaux. Unr société ne livre ses mystères qu'à ceux qui cherchent  à la comprendre, et personne n'échappe à cette règle implacable, qu'on soit du pays  ou non". Au  jeune Mongo, Laferrière raconte quarante années de vie. Une longue lettre d'amour au Québec. 

Il m'arrive d'écrire sans penser à ce que j'écris. je suis une caméra. Je balaie l'espace. Cela m'a pris beaucoup de temps avant d'arriver à cette simplicité. Avant, je croyais que les choses, comme les êtres, ne se révélaient que dans leur profondeur . En fait, tout se passe à la surface. page 10

Quand on quitte son pays, on ignore qu'on ne reviendra plus. Il n'y a pas de retour possible, car tout change tout le temps. Les lieux, les gens, les usages. Même notre façon d'appréhender la vie. Si on ne change pas, les autres, eux, changent, et de cette manière nous changent. Perpétuel mouvement. Mais on ne sait pas ce que le temps fera de nous.  page 13

Chaque individu qui arrive ici croit que sa présence aura une influence , si minime soit-elle, sur le cours des choses. Il ne sait pas qu'il faudra toute une vie pour qu'on l'appelle par son nom. On ne verra en lui qu'un immigré. Comment avoir un impact sur une société quand on  n'est même pas nommé? page 14

L'année est divisée, au Nord, en saisons. ...Au Sud, on n e regarde le ciel que s'il va pleuvoir. C'est simple: il fait beau ou il pleut. ....Alors, qu'au Nord, la vie est rythmée par des saisons très contrastées où tout se joue. pages 18, 19..En Haïti, les pauvres prient le matin pour que la vie soit douce, ici, on s'informe de la température pour la même raison. page 20

La question la plus brûlante ici, est  celle de la langue. Elle s'accompagne de l'héritage de la colonisation....Je viens d'un pays où l'on s'est battu contre l'hégémonie de la langue française.  pages 22, 23

Pour faire face à la montée de l'islam, on commence à remettre la religion au goût du jour. page 25..Pour sauver la culture québécoise, dans le années 50, l'Eglise avait pris en charge la démographie. Elle a donc mis les femmes au travail, en exigeant d'elles un certain nombre d'enfants. Au-delà du raisonnable. ...Les femmes ont hurlé: ça suffit" L'Etat a compris qu'on allait manquer de lait, d'écoles....et il ordonné d'arrêter la machine à bébés. page 26

L'immigration, c'est la seule chance de renouveau d'une société démographique épuisée. page 32

La parole a deux sources: le père et la mère. Je dis le père et la mère, car à cette époque, ( 1950)l'homme et la femme n'existaient pas encore. Un homme était un religieux ou un mari. La société ne voyait en eux que des agents de la reproduction. page 41

(Mongo) "Ils me font pitié, tous ces gens avec une  montre au bras. On est en train de causer et après cinq minutes, ils se mettent à regarder leur montre. C'est ça la civilisation: se faire régler par une montre." page 47

On ne comprend pas un pays, même si on y est né, si on ne l'a pas étudié. Ce n'est qu'en écrivant à Mongo que je réalise que j'avais compris beaucoup de choses de travers. page 56

La famine peut pousser tout un peuple à vouloir vivre dans un nouvel espace. L'identité aussi. On rêve d'une dérive des continents pour sauver des identités fixes.  page 59

Les gens qui aiment lire sont jaloux de leur liberté.  page 63

De religion québécoise: on n'est plus religieux depuis la Révolution tranquille, mais dès qu'une autre religion s'approche, on devient catholique radical.  page 100

Je préfère les livres à la littérature. page 115

En Haïti, on est passé d'une monoculture catholique, avec le vaudou en arrière-plan, à un trop plein religieux. Les églises protestantes, à cause de leur caractère populaire, se sont vote multipliées dans le pays. La misère exaltant la foi, on finit par croire qu'aucune solution humaine n'est envisageable. On attend alors ce messie capable de sauver le pays. Si ce n'est Duvalier, ce sera Aristide...page 125

Je crois que la vie humaine mérite ce geste simple qui consiste à enjamber  la fenêtre pour tomber dans un autre monde. Tout homme y a droit au moins une fois dans sa vie, même si cette cavale ne dure qu'un mois.  C'est suffisant pour trouver sa dignité. page 126

Moi, je travaille en ce moment. Je suis payé pour observer les gens et leur remettre sous les yeux des choses qu'ils croient naturelles et qui ne sont que des habitudes particulières à une société donnée. C'est ainsi qu'on devient intolérant quand on pense que notre comportement est juste et universel. Alors qu'il est le fruit d'une dure adaptation faite de compromis constants. page 142

Un Français, c'est quelqu'un qui accueille dans sa langue tous les mots anglais qu'on refuse ici (au Québec) page 161

Morale de l'histoire: quand vous jetez à la porte une il y a au moins, cinq autres  qui rentrent par la fenêtre. page 169

On quitte souvent quelqu'un par peur de la routine. page 179 ...Quand des gens de cultures différentes se retrouvent  dans une certaine intimité, il y a toutes sortes d'attractions possibles: le coeur, le sexe et l'esprit. C'est ce qui rend  la chose la plus excitante, sinon les gens se contenteraient de rester dans leur culture. page 181

Les enfants.....sont capables  d'apprendre, en moins de quatre ans, une langue étrangère, sans accent.  Cette langue qu'on appelle si joliment langue maternelle alors qu'il s'agit  de celle de la communauté . page 192

Remarquez, il y a toutes sortes de ghettos. Le ghetto des riches qui se trouve forcément dans un quartier bourgeois où les résidents ont les mêmes préoccupations, ou le ghetto d'intellectuels où les discussions sont souvent orientées vers une conclusion où tout est réglé. Tous les endroits où s'agglutinent des gens de même culture et de mêmes intérêts des ghettos page 195....Si on séjourne trop longtemps dans un ghetto de riches, de Noirs ou d'intellectuels, on risque de s'encroûter. Cette chaleur humaine risque de ramollir l'esprit. page 196

Notre vision de nous-mêmes est une mythologie partiale et subjective. C'est notre monologue. page 200...On n'aime pas les gens qui cherchent à remplacer la coutume de l'autre pour la remplacer par le leur.    page 200

On accorde beaucoup d'importance au regard. Si vous ne regardez pas la personne à qui vous vous adressez, c'est que vous êtes en train de mentir. Vous êtes un fuyant.  Alors que dans certaines cultures du Sud, c'est manquer de respect à quelqu'un de plus âgé ou de plus important dans la hiérarchie sociale que de le regarder dans les yeux. Une attitude  considérée souvent comme agressive  dans ces contrées chaudes. page 209

Si vous êtes un intellectuel, pourquoi toujours citer les écrivains d'ailleurs quand vous êtes ici?  Comme partout, on aime ici, ceux qui se donnent la peine de s'intéresser à la culture du pays. C'est la moindre des choses. page 212

Danger! On peut parler de politique internationale si on veut. Toujours dans un sens humaniste. Contre l'exploitation, la justice.  Contre les dictateurs, pour lez peuples. restez dans le vague. Quant à la politique nationale, ne jamais dire ce qu'on pense vraiment avant de savoir dans quel groupe on se trouve. page 221..Le cimetière dévoile tout.  C'est le grand roman d'une société. C'est là qu'on enfouit les secrets, croyant naïvement qu'ils sont, comme les humains, biodégradables Après un certain temps, ces secrets remontent à la surface...Historiquement , le Québec est vierge. Sauf par rapport aux Amérindiens. Mais c'est tabou. page 229

Ce qui est encore bien avec le mot paysan, c'est qu'il est universel. Partout, on trouve des paysans. C'est un peuple. Ils défendent la même chose :la terre et les bêtes. ...Ils vivent loin de l'abstraction. la terre les pénètre de partout; Ils ont l'accent et l'odeur. Ce sont des paysans. page 236....C' est terrible de ne pas bien connaitre^ sa langue maternelle. C'est un handicap comme la perte d'un membre. ..;On se méfie de celui qui parle bien- beau parleur....La langue, c'est le bien le plus précieux d'un peuple, car elle appartient aux riches comme aux pauvres, mais surtout à celui qui en prend soin. page 245

....C'est cela, le plaisir de la lecture: se retrouver dans la vie de l'autre sans perdre sa lucidité. La littérature est là pour dire que nous ressentons les choses de la même manière quels que soient les climats, les paysages, les classes, les races, les sexes et les religions.  L'émotion pure est interchangeable. et unique après tout. page 248

ON ne gagne jamais seul. Toujours partager la victoire. Alors que dans d'autres cultures, c'est parfois différent. On aime applaudir le surdoué qui fait croire qu'il a agi seul. ..IL n'y a pas ici la notion de génie. On veut s'occuper de tout le monde. Plutôt niveler par le bas plutôt que d'en laisser un seul dans l'ombre. On préfère que la forêt cache l'arbre. page 250

C'était l'hiver. je cherchais une chambre à louer. J'arrivais toujours trop tard. ..Il m'a fallu du temps pour comprendre que c'était un refus poli. Je repassais deux jours plus tard pour voir  toujours à la même place la petite pancarte qui annonçait qu'une chambre était à louer....page 251

Les gens les plus haut placés d'ici ne rêvent que d'être perçus comme quelqu'un d'ordinaire. ...Cet idéal trouve sa source dans l'idée que personne n'est au-dessus d'un autre.  Tous égaux page 252...L'homme ordinaire existe, j'ai lis un certain temps à le repérer. L'homme ordinaire n'a ni réussi, ni échoué. Il a tenu sa vie au milieu de  la route. Une vie tendue comme une corde  de violon. Toujours au milieu, sans  excès, afin de passer pour invisible. page 253

Etre noir n'est pas une identité. ON est noir dans le regard de l'autre. Le pire, c'est qu'on finit de construire sa personnalité autour de cette fiction. page 254...Le problème avec la couleur, comme avec l'accent, c'est que votre couleur apparaît dès que vous voyez celle de l'autre. Page 254

La Révolution tranquille a remplacé l'Eglise par l'école. La foi, oubliée. On vivait dans une tranquillité toute laïque quand les premiers musulmans sont arrivés. Et, depuis, tout est chambardé. ...Ce n'est plus l'argent le grand moteur des choses humaines, mais la religion. page 272

On se plaint de la fuite des cerveaux vers les Etats-Unis. On connaît le principe: une meilleure offre. les individus s'achètent et se vendent comme des produits....Les Etats-Unis se taillent la part du lion en attirant chez eux les esprits les mieux formés des autres pays riches. Et les puissances à faible résonance s'entre-dévorent.  page 274