dimanche, décembre 24, 2017

PETITE POUCETTE  (MICHEL SERRES)
 
Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer.
 
Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux résolutions: le passage de l'oral à l'écrit, puis de l'écrit à l'imprimé. Comme chacune des précédentes, la troisième, tout aussi décisive, s'accompagne de mutations politiques, sociales et cognitives. Ce sont des périodes de crises.
 
De l'essor des nouvelles technologies, un nouvel humain est né: Michel Serres le baptise  "Petite Poucette" - clin d'œil à la maestria avec laquelle les messages fusent  de ses pouces.
 
Petite Poucette va devoir réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d'être et de connaître... Débute une nouvelle ère qui verra la victoire de la multitude, anonyme, sur les élites dirigeantes, bien identifiées; du savoir discuté sur les doctrines enseignées; d'une société immatérielle librement connectée sur la société du spectacle à sens unique...
 
Ce livre propose à Petite Poucette une collaboration entre générations pour mettre en œuvre cette utopie, seule réalité possible.
 
Avant d'enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit,  au moins faut-il le connaître.  Qui se présente , aujourd'hui , à l'école,  au collège, au lycée, à l'université? page 7
 
Ce nouvel écolier, cette nouvelle étudiante n'a jamais vu vache, cochon, ni couvée. En 1900,  la majorité des humains,  sur la planète, travaillait au labour et à la pâture; en 2011 et comme les pays analogues, la France  ne compte plus que un pour cent de la population. ...Reste que, sur la planète, nous mangeons encore de la terre...
Il habite la ville. Ses prédécesseurs immédiats, pour plus de la moitié, hantaient les champs. Mais, devenu sensible à l'environnement, il polluera moins, prudent et respectueux, que  nous autres, adultes inconscients et narcisses.
Il n'a plus la même vie physique, ni le même monde en nombre, la démographie  ayant soudain, pendant la durée d'une seule vie humaine, bondi de deux vers  sept milliards d'humains; il habite un monde plein.
Ici, son espérance de vie va vers quatre-vingts. Le jour de leur mariage, ses arrière-grands-parents s'étaient juré fidélité pour une décennie à peine.  Qu'il ou elle envisagent de vivre ensemble, vont-ils jurer de même pour soixante-cinq ans? leurs parents héritèrent vers la trentaine, ils atteindront la vieillesse pour recevoir ce legs.  Ils ne se connaissent plus les mêmes âges, ni le même mariage, ni la même transmission de biens. page 10
 
Sans que nous nous en apercevions, un nouvel humain est né, pendant un intervalle bref, celui qui nous sépare des enfants de 1970.
Il ou elle  n'ont plus le même corps, la même espérance de vie, ne communique plus de la même façon, ne perçoit plus le même monde, ne vit plus de la même nature, n'habite plus le même espace.
Né sous péridurale et de la naissance programmée, ne redoute plus, sous soins palliatifs, la même mort. page 15
 
L'individu ne sait plus vivre en couple, il divorce, ne sait plus se tenir en classe, il bouge et bavarde; ne prie plus en paroisse. L'été dernier, nos footballers n'ont pas su faire équipe; nos politiques savent-ils encore un parti plausible ou un gouvernement stable? On dit partout mortes les idéologies: ce sont les appartenances qu'elles recrutent qui s'évanouissent. page 17

Avec l'accès aux personnes, par le téléphone cellulaire, avec l'accès en tous lieux, par le GPS, l'accès au savoir est désormais ouvert. D'une certaine manière, il est toujours et partout déjà transmis.  page 21

Petite Poucette ouvre son ordinateur. Si elle ne se souvient pas  de cette légende, elle considère toutefois, devant elle et dans  ses mains,  sa tête elle-même, bien pleine en raison de la réserve énorme d'informations, mais aussi bien faite, puisque tous les moteurs de recherche y activent , à l'envi, textes et images , et que mieux encore,  dix logiciels peuvent y traiter  d'innombrables données, plus vite qu'elle ne le pourrait.  page 30

Sans toujours nous en douter, nous vivons ensemble  aujourd'hui, comme enfants du livre et petits-fils de l'écriture. page 33
 
Jusqu'à ce matin compris, un enseignant, dans sa classe ou son amphi, délivrait un savoir qui, en partie, gisait déjà dans les livres. Il oralisait de l'écrit, une page-source. Pour cette émission orale, il demandait le silence. Il ne l'obtient plus.
Formée dès l'enfance, aux classes élémentaires et préparatoires, la vague de ce que l'on appelle bavardage, levée en tsunami dans le secondaire, vient d'atteindre le supérieur dans les amphis, débordés par lui, se remplissent, pour la première fois de l'histoire, d'un brouhaha permanent qui rend pénible toute écoute ou rend inaudible la vieille voix du livre...Petite Poucette ne lit , ni ne désire ouïr  l'écrit dit. ...Pourquoi bavarde-t-elle parmi le brouhaha de ses bavards camarades?  Parce que, ce savoir annoncé, tout le monde l'a déjà. En entier. A  disposition. Sous la main.  Accessible par Web, Wikipédia, portable,  par n'importe quel portail.  Expliqué, documenté,  illustré, sans plus d'erreur que  dans les meilleures encyclopédies. Nul n'a besoin des porte-voix d'antan, sauf si l'un, original et rare, invente. 
Fin de l'ère du savoir. pages 37, 38
 
Quand Petite Poucette use de l'ordinateur ou du portable, ils exigent tous les deux le corps d'une conductrice en tension d'activité, non celui d'un passager en passivité de détente: demande et non offre. Elle courbe le dos et ne met pas le ventre en haut. Poussez cette petite personne dans une salle de cours: habitué à conduire, son corps  ne supportera pas longtemps le siège du passager passif, elle s'active alors, privée de machine à conduire. Chahut. Mettez entre ses mains un ordinateur, elle retrouvera la gestuelle du corps-pilote. page 42
 
Petite Poucette cherche du travail. Et quand elle en trouve, elle en cherche toujours, tant elle sait qu'elle peut, que du jour au lendemain, perdre celui qu'elle vient de dénicher. De plus, au travail, elle répond à celui qui lui parle, non selon la question posée, mais de manière à ne pas perdre son emploi. Désormais courant, ce mensonge nuit à tous. page 56
 
Ce chaos ne bruit pas seulement dans les écoles ou les hôpitaux, il n'émane pas seulement des Petits Poucets en classe ou des sanglots en attente patiente, mais remplit maintenant tout l'espace. Les professeurs eux-mêmes bavardent quand leur proviseur leur parle; les internes discutent quand pérore le patron, les gendarmes parlent quand le général commande;  assemblés sur la place du marché, les citoyens chahutent quand le maire, député  ou ministre, fait tomber sur les têtes la langue de bois. Citez, dit Petite Poucette , ironique, une seule assemblée d'adultes d'où n'émane pas , divertissant , un semblable brouhaha. page 60

Eloge des réseaux. Sur ce point précis, Petite Poucette, apostrophe ses pères: me reprochez-vous mon égoïsme, mais qui me le montra? Mon individualisme, mais qui me l'enseigna? Vous-mêmes, avez-vous su faire équipe? Incapables de vivre en couple, vous divorcez. Savez- vous faire naître et durer un parti politique?...Voyez dans quel état ils s'affadissent....Constituer un gouvernement où chacun reste solidaire longtemps? Jouer à un sport collectif, puisque jouir du spectacle, vous en recrutez les acteurs dans les pays lointains où l'on sait encore vivre et agir en groupe? Agonisent les vieilles appartenances:  fraternité d'armes, paroisses, patries, syndicats, familles en recomposition; restent les groupes de pression, obstacles honteux à la démocratie. page 62
 
 
 
 

mardi, décembre 19, 2017

MAUVAISE EDUCATION ( Gary Victor)
 
"Adolescent en Haïti dans les années 70, tiraillé entre la crainte d'un père rigide et le désir d'explorer le nouveau continent de la sexualité, le jeune Carl Vausier choisit de faire confiance à sa propre nature. Dans la maison familiale d'abord, où la promiscuité interdit le moindre jardin secret, il se réfugie dans le saint des saints, la bibliothèque...Puis lors des virées, dans les bas-fonds de Port-Au-Prince, où les prostituées lui procurent le plaisir tant recherché,  mais surtout lui racontent des vies de femmes stupéfiantes, victimes de l'Histoire et de la cruauté des hommes.
Sa véritable initiation sentimentale débute toutefois à la  faveur d'une correspondance  avec la mystérieuse Cœur  Qui Saigne. ...Leur première rencontre est un fiasco; Carl ne reverra jamais la jeune fille que des années après . Il ne cessera  alors de vouloir la sauver de son tragique destin. Le roman devient alors celui de deux êtres voulant rattraper le passé, réécrire leur propre histoire, tandis qu'autour d'eux , la violence redouble, que les militaires rôdent et agissent avec une brutalité inouïe.
Gary Victor, dans ce  superbe roman,  qu'on devine pour partie autobiographique, raconte aussi la naissance d'un écrivain: les débuts encouragés par ses parents, l'initiation chez un poète , ses révoltes contre les injustices et les aberrations de son pays - dont la mort absurde  de son père à même le sol dans un hôpital, à 333 mètres du bureau du président de la République.
Cette écriture foisonnante, avec son humour et sa liberté,  n'est-elle pas la seule voie qui reste à Carl pour échapper " à sa mauvaise éducation? "

 
Aujourd'hui, je ne puis penser à mon père sans me souvenir de sa bibliothèque, lieu où mon imaginaire a pris son envol, lieu creuset de ce que je suis devenu. La bibliothèque de mon père avait  pour lui une valeur surtout sentimentale. Je l'ai rarement vu consulter  les ouvrages rangés dans la grande armoire murale à porte vitrée, des livres de droit, d'histoire, des traités sur la politique, toute une collection des Temps Modernes - la revue de Jean-Paul Sartre - quelques essais de sociologie parus au pays à ce jour. Pas d'œuvres de fiction, mon père  semblait n'avoir aucun intérêt pour le roman.  Quelques livres sur la sexologie. On trouvait, aussi,  dans la bibliothèque, son carré de travail occupé principalement par un  grand bureau en acajou que j'ai récupéré après sa mort. Six mois avant son décès, dû à une insuffisance cardiaque, il avait fait installer un lit de camp dans la pièce, voulant probablement éviter des tête- à tête désagréables avec ma mère  qui ne supportait pas d'être délaissée pour des femmes de loin  au-dessous de sa condition. page 15

Il (mon père) s'enquit de mes progrès en anglais . Il tenait, je ne sais pourquoi , à ce que je maitrise la langue de Shakespeare en arguant mon défaut de langage - je zézayais-  était profitable à mon apprentissage. Ensuite, il se lança dans une critique des livres que je lisais , opinant que les romans dits populaires , les bandes dessinées qui me plaisaient tant , n'étaient pas de la littérature  et que je ne tirerais rien de ces lectures. Il lança une flèche vers ma mère  en déclarant que des romanciers comme Alexandre Dumas Michel Zevaco, Paul Féval, Allan Poe, étaient des écrivaillons. Ma mère ne dit mot, se contentant de dodeliner de la tête. pages 19, 20
 
Mon père n'avait pas fixé de règles à mes sorties  une fois atteint l'âge de l'adolescence. Il se méfiait du voisinage, surtout pour des raisons politiques, car on était au temps de la  dictature. Le moindre geste, un mot mal compris ou mal entendu, une simple observation, risquaient d'être mésinterprétés. page 24
 
Je revins au terrain vague aves régularité, recherchant avec ivresse l'amertume de cette marge...J'avais déjà conscience que ce monde était l'envers de celui où je vivais le jour, dans la sécurité d'une famille où je ne manquais de rien, entre les murs d'une école religieuse bien tenue où je fréquentais des fils et des filles de familles respectables et parfois riches.  page 27

La première (douleur) est de savoir si mon père est mort victime  de cet Etat voyou, pitoyable, dont les sbires utilisent toujours les mêmes hôpitaux pour détrousser la population.  Un jour, j'ai écouté les confidences  d'un jeune médecin sur le vol de couveuses fournies à l'Etat haïtien par un pays asiatique, matériel qui disparut en l'espace d'un mois pour être monnayé , argent comptant,  dans des cliniques privées. Mon père  - qui, sa vie durant, avait préféré se taire, se montrait  même parfois complaisant  envers le pouvoir, certes plus pour se ménager  un espace de sécurité que par affinité idéologique - venait de tomber sous les coups des comédiens détrousseurs et assassins qu'on retrouvait dans toutes les allées de cette société.  Il était mort dans cet hôpital  dit d'Etat, où la population était censée  recevoir des soins adéquats, il n'existait même pas un service d'urgence fonctionnel. page 69

Quelques jours avant sa mort, mon père  avait voulu que je l'emmène à la plage . Je m'étais senti bien étrange, à l'époque, en constatant sa décrépitude.  Il avait maigri,  se déplaçais à l'aide d'une canne. Il avait cessé de livrer combat à ses cheveux blancs qu'il teignait depuis une vingtaine d'années. Je l'avais aidé à monter dans la voiture et nous avions fait route en silence. Je ressentis une sourde  menace d'observer comment la vieillesse avait, en un tour de main, renversé les défenses constamment dressées contre elle. Je me disais  que, plus on résiste au temps, plus sa vague est violente quand elle déferle sur votre corps. J'étais partagé entre différents sentiments. La gêne d'être jeune devant lui. Le refus  de constater sa vieillesse qui préfigurait sa déchéance physique dans un avenir inévitable. La douleur de comprendre , de partager sa solitude , son désespoir de voir s'éloigner de lui les femmes qui avaient illuminé sa vie. Page 76
 
Je n'avais pas encore lu Les Comédiens , le livre de Graham Greene, interdit de vente , mais j'avais suivi les conversations prudentes  de mes parents dans  la sécurité de l'alcôve familiale, concernant les péripéties du procès que le dictateur avait  intenté à l'écrivain. ..Je gardais constamment en mémoire la voix nasillarde du dictateur qui, chaque matin, pour la montée du drapeau,  nous rappelait que le pays était sa propriété privée et que nous ne vivions que par son bon vouloir , que tout dépendait de lui, notre passé, notre présent et notre futur. Il devait avoir bien raison, car il était parvenu à faire accepter  son fils de dix-huit ans comme président Eternel. page 122
 
Tout ce qui touchait à mon père relevait du contradictoire, du paradoxal.  Je l'ai détesté surtout quand il exprimait sa hargne contre les exilés politiques en lutte contre le dictateur, exilés qu'il qualifiait soit de cancres, soit d'imposteurs, prédisant qu'à la chute   du Président Eternel,  le pays tomberait en de  pires  mains. page 157
 
Les quelques heures avant les funérailles de mon père, je m'étais barricadé dans cette pièce - le bureau - ....une conviction sereine, une sorte de connaissance soudaine s'imposant à moi, et, bien longtemps après, je m'étais demandé  si cela n'avait pas été le dernier et le plus important présent de mon père :  cette certitude intuitive que l'existence humaine ne  s'explique ni par la désespérante froideur, cette orgueilleuse  attitude des matérialistes, ni par ces branlante constructions intellectuelles des religions dites révélées. Il y avait autre chose à chercher, à comprendre avec humilité: car nous qui  étions qu'une infime partie d'un tout plus complexe, ne pouvions pas prétendre plus intelligents que l'ensemble. page 198
 
Je n 'ai aucune fierté d'être Haïtien . Mais je voudrais bien me battre  pour l'être, pour que mes enfants le soient aussi. C'est ce que je fais avec mes mots, les récits que je développe dans mes nouvelles,  dans mes romans. Mais j'ai toujours l'impression que ma plume n'arrivera jamais à m'immerger  complètement dans l'encre  de cette réalité souillée pour les restituer telle qu'elle est. page 209

mardi, décembre 12, 2017

SIDDHARTHA  (Hermann HESSE)
 
Un jour vient où l'enseignement traditionnel donné aux brahmanes ne suffit plus au jeune Siddhartha. Quand des ascètes samanas passent dans la ville, il les suit, se familiarise avec toutes leurs pratiques mais n'arrive pas à trouver la paix de l'âme recherchée. Puis, c'est la  rencontre avec Gotama, le Bouddha. tout en reconnaissant sa doctrine sublime, il ne peut l'accepter et commence une autre vie auprès de la belle Kamala et du marchand Kamaswani. Les richesses qu'il acquiert font de lui un homme neuf, matérialiste, dont le personnage finit par lui déplaire. Il s'en va à travers la forêt, au bord du fleuve. C'est là que s'accomplit l'ultime phase du cycle de son évolution. Dans le cadre d'une Inde recréée à merveille, écrit dans un style d'une rare maîtrise, Siddhartha, roman d'une initiation, est un des plus grands de Hermann Hesse, prix Nobel de littérature.
 
Pourquoi, lui, l'homme sans reproche ( son père ) , se croyait-il obligé de se purifier chaque jour des  fautes par des ablutions et toujours, toujours de nouveau? L'Atman n'était-il pas donc en lui? Cette source de vie ne coulait-elle donc pas dans son propre cœur? C'est cette source qu'il fallait posséder! Tout le reste n'était que vaines recherches, détours , également. page 25
 
Un but, un seul, se présentait aux yeux de Siddhartha: vider son cœur de tout son contenu, ne plus  avoir d'aspirations, de désirs, de rêves, de joies, de souffrances, plus rien. Il voulait mourir à lui-même, ne plus être soi, chercher la paix, dans le vide de l'âme, et par abstraction complète de sa propre pensée, ouvrir la porte au miracle qu'il attendait. page 32
 
Avec les Samanas, Siddhartha apprit beaucoup de choses, et nombreuses furent les voies qu'il suivit pour s'éloigner de son moi....Mais si toutes ses voies l'éloignaient de son moi, elles le ramenaient pourtant toujours à lui. page 33
 
Govinda (son ami) dit: " Nous avons appris bien des choses, Siddhartha, mais il nous reste encore beaucoup à apprendre. Nous ne tournons pas dans un cercle, nous nous élevons vers le ciel,  car ce cercle est une spirale et nous sommes déjà arrivés assez haut. " page 35
 
"Nous entendons aujourd'hui sa doctrine ( Boudha) de sa bouche" dit Govinda.
Siddhartha ne répondit pas. Il avait peu de curiosité pour une doctrine qui, croyait-il, ne lui apprendrait pas grand-chose; ne savait-il pas du reste, comme Govinda, le contenu de celle de Boudha. page 45
 
Maintenant, il n'était plus que Sddhartha, le réveillé, rien de plus. ...Siddhartha se raidit, se redressa plus fort, plus que jamais en possession de son moi. Il comprit  ce qu'il venait d'éprouver, c'était le dernier frisson du réveil, le dernier spasme de  la naissance. Alors, il se remit en marche, rapidement, avec l'impatience d'un homme pressé d'arriver où? Il ne savait, mais ce n'était mais ce n'était pas chez lui, ni chez son père. page 56
 
A chaque pas qu'il faisait sur la route, Siddhartha apprenait quelque chose de nouveau, car le monde , pour lui, était transformé et son cœur transporté d'enchantement. Il vit le soleil se lever au-dessus des montagnes boisées et se coucher derrière les lointains palmiers de la rive; il vit, la nuit, les étoiles, leur belle ordonnance dans le ciel et le croissant de la lune, tel un bateau flottant dans l'azur. Il vit des arbres, des astres, des animaux, des nuages, des arcs-en-ciel,  des rochers, des plantes, des fleurs, des ruisseaux et des rivières, les scintillements de la rosée le matin sur les buissons, de hautes montagnes d'un bleu pâle, au fond de l'horizon, des oiseaux qui chantaient, des abeilles, des rizières argentées qui ondulaient sous le souffle du vent. Toutes ces choses et mille autres encore, aux couleurs les plus diverses, elles avaient toujours existé, le soleil et la lune avaient toujours brillé, les rivières avaient toujours fait entendre leur bruissement et les abeilles leur bourdonnement; mais tout cela, Siddhartha ne l'avait vu autrefois qu'à travers un voile menteur et éphémère qu'il considérait avec méfiance et que sa raison devait écarter et détruire, puisque la réalité n'était point là, mais au-delà des choses visibles. Maintenant, ses yeux désabusés s'arrêtaient en deçà de ces choses, il les voyaient telles qu'elles étaient, se familiarisaient avec elles, sans s'inquiéter de leur essence et de ce qu'elles cachaient.. Comme il faisait bon de marcher ainsi, libre, dispos, sans souci, l'âme confiante et ouverte à toutes les impressions....Rien  de tout cela n'était nouveau ; mais il ne l'avait jamais vu, sa pensée l'en avait éloigné. Maintenant , il était auprès de ces choses, il en faisait partie....pages 61, 62

Il avait entendu une voix, une voix dans son propre cœur, qui lui ordonnait d'aller se reposer là, sous cet arbre, et il n'avait point recouru aux mortifications, ni aux sacrifices, ni aux bains, ni à la prière,  aux jeûnes, ni au sommeil, ni aux rêves; il avait obéi à la voix. Obéir ainsi non à un ordre extérieur mais  seulement à une voix, être prêt, voilà ce qui importait ; le reste n'était plus rien. page 63

(Son amie Kamala) "Chère Kamala, conseille-moi, où dois-je aller pour trouver le plus vite possible ces trois choses? (des vêtements, des souliers, de l'argent)
- Mon ami...utilise tes connaissances pour gagner de l'argent et t'acheter des vêtements et des chaussures. ...Qu'est-ce-que tu sais faire?
- Je sais réfléchir. je sais attendre. je sais jeûner" page 70

....Quand Siddhartha s'est proposé d'atteindre un but, d'exécuter un projet; il attend, il réfléchit, il  jeûne; il passe au travers les choses du monde  comme la pierre à travers l'eau, sans rien faire, sans bouger, attiré par son but, il n'a qu'à se laisser aller, car dans  son âme plus rien ne pénètre de ce qui pourrait l'en distraire...Chacun peut-être magicien et atteindre son but, s'il sait réfléchir, s'il sait attendre, s'il sait jeûner.  page 74

Si je ne possède rien, c'est de par ma volonté; je ne suis pas dans le besoin.
-Mais de quoi donc comptes-tu vivre si tu n'as rien?
- Maître, je n'y ai point encore réfléchi. Je n'ai rien possédé pendant )plus de trois ans et jamais je ne me suis demandé de quoi je vivrais. page 77

Ecrire est bien, penser est mieux; il est bon d'être habile, il est mieux d'être patient. page 79

Malgré la grande facilité avec laquelle il parlait aux uns et aux autres, il sentait cependant qu'il y avait en lui quelque chose  qui le séparait d'eux, et ce quelque chose c'était son ancien état de Samana. page 83

De temps en temps , il percevait , tout au fond de sa poitrine, une voix qui se lamentait, très faible, comme celle d'un mourant et qui l'avertissait  tout bas, si bas qu'il la distinguait à peine. Alors, pendant une heure, sa conscience lui reprochait de mener une existence bizarre, de ne s'occuper que de choses qui, au fond, ne méritaient pas d'être prises au sérieux. ...Il était bien obligé  de reconnaître que la vie, la véritable vie passait à côté de lui sans le toucher. Il jouait avec ses affaires, avec les personnes, de son entourage, comme un joueur avec des balles; il les suivait du regard et s'en divertissait; mais cela n'arrivait ni à son cœur, ni à la source de son âme, qui coulait, invisible et allait se perdre quelque part, loin de sa vie. page 84

Parmi tous les savants et les Samanas que j'ai connus, il n'en existe qu'un de cette sorte, un être parfait, dont je ne perdrai jamais le souvenir. C'est ce Gotama, le Sublime, le créateur  de la doctrine que  tu sais. Chaque jour, des milliers de jeunes gens l'écoutent...mais tous sont comme de feuilles qui tombent; aucun d'eux ne porte en lui-même sa doctrine et sa loi. Page 85

Le monde s'était emparé de lui, le plaisir, la convoitise, l'indolence et finalement le vice qui lui avait toujours semblé le plus méprisable de tous et, qu'il avait haï et tourné en ridicule: la cupidité. Le besoin de posséder, l'attachement aux richesses avaient fini de le dominer et n'étaient plus pour lui un jeu et une futilité comme autrefois, mais une chaîne, un fardeau. page 90

Sans hésiter, il brisa les liens qui l'attachaient à ses objets. Ce fut encore une chose qui mourut en lui...il se secoua comme pour se débarrasser d'une entrave et il dit adieu à ces choses. page 96

Siddarhtha marchait à travers la forêt. Il s'éloignait  de la ville, n'ayant qu'une idée: ne plus revenir en arrière. Cette existence qu'il avait menée pendant plusieurs années et dont il était saturé jusqu'au dégoût, était finie, bien finie. page 99
 
Il entendit un son, ce n'était qu'un mot, une syllabe, et sa voix l'avait prononcée instinctivement comme un souffle, c'était le mot par lequel commencent et finissent toutes les invocations à Brahma, le mot sacré Om qui veut dire perfection ou accomplissement. page 101
 
Autrefois, pensait-il, il s'était vanté devant Kamala de savoir trois choses: supporter la faim, attendre et penser.  C'était son bien, sa puissance et sa force, son appui le plus solide, ces trois arts qu'il avait appris au temps de sa laborieuse et dure jeunesse, c'était tout ce qu'il savait. Et maintenant de ces trois arts, il n'en possédait plus un seul. Il les avait sacrifiés à ...la luxure, au bien-être et à la richesse.! et maintenant, seulement maintenant il lui semblait devenir vraiment un homme. page 106
 
Siddhartha resta près du passeur et apprit à se servir lui aussi du bateau...La première chose qu'il apprit fut à écouter, à écouter d'un cœur tranquille, l'âme ouverte et attentive, sans passion, sans désir, sans jugement et sans opinion. Il vivait aux côtés de Vasudeva dans la plus étroite amitié et si parfois, ils échangeaient quelques propos, ce n 'était que pour se dire des choses brèves et mûrement réfléchies. Vasudeva n'aimait pas les longs discours et Siddhartha  arrivait rarement à le faire parler. page 120
 
Le vrai chercheur, celui qui a vraiment le désir de trouver, ne devait embrasser aucune doctrine. Par contre, celui qui avait trouvé pouvait les admettre toutes, comme il pouvait admettre toutes les voies, toutes les fins.  page 123
 
Les hommes! Il les considérait maintenant tout autrement qu'autrefois: il les jugeait avec moins de présomption, moins de fierté; mais en revanche, il se sentait plus près d'eux, plus curieux de leurs faits et gestes, plus intéressé à eux.  page 139

"Quand on cherche, reprit Siddhartha, il arrive facilement que nos yeux ne voient que l'objet de nos recherches; on ne trouve rien parce qu'ils sont inaccessibles, à autre chose, parce qu'on ne songe toujours qu'à cet objet, parce qu'on s'est fixé un but à atteindre et qu'on est entièrement possédé par  ce but. Qui dit chercher dit avoir un but. Mais trouver, c'est être libre, c'est être ouvert à tous, c'est n'avoir aucun but déterminé. Toi, Vénérable, tu es peut-être un chercheur, mais le but que tu as devant les yeux  et que tu essaies d'atteindre, t'empêche  justement de voir ce qui est proche de toi. " page 148

Tu sais, mon ami, qu'autrefois, alors que j'étais un tout jeune homme et que nous vivions dans la forêt, parmi les ascètes, je me méfiais beaucoup des doctrines et des maîtres et que j'ai fini même par leur tourner le dos. .Je n'ai pas changé d'opinion. page 149

Je te dis ce que j'ai trouvé. Le savoir peut se communiquer, mais pas la Sagesse. On peut la trouver, on peut en vivre, on peut en faire un sentier, on peut, grâce à elle, opérer des miracles., mais quant à  la dire et à l'enseigner, non, cela ne se peut pas. ...Tout ce qui est pensée est unilatéral et tout ce qui est unilatéral, tout ce qui est moitié ou partie, manque de totalité, manque d'unité, et pour le traduire, il n'y a que les mots. page 150

Mais je  t'ai assez dit. Les paroles servent mal le sens mystérieux des choses, elles déforment toujours, plus ou moins, ce qu'on dit, il se glisse souvent  dans les discours quelque chose de faux  ou de fou...Et ma foi, cela est très bien et n'est point pour me déplaire.....ce que je suis incapable d'aimer, ce sont les paroles. Et voilà pourquoi je ne fais aucun cas des doctrines. Elles n'ont ni dureté, ni mollesse, ni couleur, ni  odeur, ni goût, elles n'ont qu'une chose: des mots.  page 153

Analyser le monde, l'expliquer, le mépriser, cela peut être l'affaire des grands penseurs. Mais pour moi, il n'y a qu'une chose qui importe, c'est de pouvoir l'aimer, de ne pas le mépriser, de ne point le haïr tout en ne me haïssant pas moi-même, de pouvoir unir dans mon amour, dans mon admiration et dans mon respect tous les êtres de la terre sans m'en exclure. page 154



 
 
 
 
 
 
 







 
 

samedi, décembre 09, 2017

JE DIRAI, MALGRE TOUT, QUE CETTE VIE FUT BELLE ( D'ORMESSON)
 
" L'auteur fait défiler un passé évanoui. IL va de l'âge d'or d'un classicisme qui règne sur l'Europe à l'effondrement de ce "monde d'hier", si cher à Stephan Zweig.
Charisme d'une vie et tourbillon de l'histoire."
 
J'ai toujours été étonné. Je n'en suis pas encore été revenu, je n'en reviens toujours pas, je n'en reviendrai jamais. Dès l'enfance, d'être là. Une espèce d'étranger dans un monde d'emblée étrange. J'étais étonné d'être bavarois, d'être roumain, d'être carioca - c'est-à-dire brésilien de Rio. Et puis, j'ai été étonné d'être normalien. Etonné d'être en fin de compte quelque chose, même au rabais, comme une espèce de philosophe. Etonné d'avoir pénétré dans le Saint des Saints et d'être devenu un écrivain. Je me mettais assez bas dans un monde mis très haut. Dès mes plus jeunes années, j'étais porté à l'admiration. page 177
 
Le dialogue...au sein de la Chambre des Députés entre un dirigeant socialiste et un de mes oncles qui, pour protester contre la lourdeur des impôts, agitait devant lui , la montre en or au bout d'une chaîne:
-Vous voulez me la prendre!
- Non, Monsieur, avait répondu Jean Jaurès ou peut-être Léon Blum. Non, Monsieur. Elle retarde." page 197
 
L'opposition entre journalisme et littérature commençait pourtant à m'apparaître plus frappant encore.  Deux formules la retiennent: l'une est de Gide: "J'appelle journalisme ce qui sera moins intéressant demain qu'aujourd'hui". L'autre  est de  Péguy: "Rien n'est plus vieux que le journal de ce matin " et Homère est toujours jeune. page 339

Le journalisme appartient d'abord à une équipe. L'écrivain ne cesse jamais d'être seul. page 340

La vie est le domaine du journaliste. La vie quotidienne dans sa banalité est le domaine de l'écrivain...Le journaliste est tout entier du côté du temps qui passe. L'écrivain est tout entier du côté du temps qui dure. page 34

Le journalisme tient en un mot:  urgent. L'écrivain vise l'essentiel. page 342

Nous sommes tous dans un caniveau mais quelques-uns d'entre nous regardent les étoiles. Oscar Wilde.
 

vendredi, décembre 08, 2017

COMME UN CHANT D'ESPERANCE (D'Ormesson, décédé le 5-12-17

Les hommes se sont souvent interrogés sur le néant.  Celui d'après la mort, d'abord; celui d'avant le monde, ensuite. Est-ce le même? Qui le sait? Est-ce vraiment le néant?
Il n'est pas sûr qu'il ne reste rien après la mort, d'un passé évanoui, d'un être jadis vivant, d'un homme ou d'une femme qui a eu des pensées, des passions, des souvenirs, des projets.
La vérité est que sur notre monde l'avant - notre monde  comme sur l'après -  notre mort, nous ne connaissons rien. Nous pouvons croire. Nous pouvons rêver. Nous pouvons espérer. Nous ne pouvons savoir. page 24

vendredi, décembre 01, 2017

ELOGE DE LA VIEILLESSE (Hermann HESSE)
 
"Voici réunis pour la première fois en un volume, les plus beaux textes de Hermann Hesse. Son  oeuvre d'écrivain accomplie, il se consacre désormais à l'ultime défi de sa longue vie d'écrivain: accepter avec grâce la vieillesse et l'approche de la mort.
 
 
L'espace d'un instant, j'éprouve plus profondément que jamais la fugacité de mon être et me sens attiré vers un autre règne, celui des métamorphoses, celui de la pierre, de la terre, du framboisier, de la racine de l'arbre. Mon désir avide se fixe sur tout ce qui évoque le temps qui passe, sur la terre et l'eau et les feuillages flétris. Demain, après-demain, bientôt, je serai autre, je serai le feuillage, je serai la terre, je serai la racine, je ne coucherai plus des mots sur le papier, je ne respirerai plus le parfum de  la somptueuse giroflée jaune.....je serai le nuage qui flotte dans l'azur, je serai l'onde dans le ruisseau, je serai la feuille qui bourgeonne dans l'arbuste, j'entrerai dans l'oubli, je plongerai dans le cycle des métamorphoses si ardemment désirées. pages 8, 9

Lorsque l'homme commence à décliner, après avoir atteint le faîte de son existence, il se débat ainsi contre la mort, les flétrissures de l'âge, contre le froid de l'univers qui s'insinue en lui, contre le froid qui pénètre son propre sang. Avec une ardeur renouvelée, il se laisse envahir par les petits jeux, par les sonorités de l'existence, par les mille beautés gracieuses qui ornent sa surface, par les douces ondées de couleur, les ombres fugitives des nuages. Il s'accroche, à la fois souriant et craintif, à ce qu'il y a de plus éphémère, tourne son regard vers la mort qui lui inspire angoisse, qui lui inspire réconfort et lui apprend ainsi, avec effroi l'art de savoir mourir. C'est là que réside la frontière entre la jeunesse et la vieillesse....page 15

Durant cette première journée ( dans un lieu de cure), je jouis des moindres parcelles de mon bonheur, me rengorgeai d'un sentiment naïf d'autosatisfaction, et malgré tout, je pense que j'avais raison. page 26

Les dix années qui séparent la quarantaine de la cinquantaine constituent toujours une phase critique pour les hommes de tempérament, les artistes. C'est une période d'inquiétude et d'insatisfaction perpétuelles où l'on a , souvent, du mal à se sentir en accord avec soi-même. Mais ensuite, viennent les années d'apaisement...La jeunesse est le temps de l'effervescence et des combats restent merveilleux, mais la vieillesse et la maturité ont aussi leurs charmes et leurs bonheurs. ...A cinquante ans,...il apprend à attendre, il apprend à se taire, il apprend à écouter. page 30

Lorsque après de mois d'absence, je retrouve ma colline du Tessin, à chaque fois, je suis surpris et ému de sa beauté...Je suis d'abord obligé de me transplanter, de prendre à nouveau racine; je dois renouer des liens, retrouver mes habitudes, retrouver ça et là le contact avec mon passé et mon pays avant de recommencer à goûter les charmes de l'existence dans la campagne méridionale. Il ne suffit pas de défaire ses valises, de ressortir les chaussures de jardin, et les habits d'été. Il convient aussi d'aller voir si la pluie ne s'est pas trop infiltrée dans les chambres , pendant l'hiver, si les voisins sont encore en vie; il faut examiner ce qui a changé, pendant les six mois qui viennent de s'écouler. page 35

(Chez une amie) Dans son beau visage tout ridé de rapace, ses yeux perçants et intelligents jettent un regard à la fois triste et moqueur. Avec un air narquois, mais aussi de franche camaraderie, elle m'observe. Elle sait bien que je suis un Signore et un artiste, mais qu'en même temps, il ne se passe pas grand-chose dans ma vie.  Je me promène seul ici dans le Tessin et j'ai aussi peu réussi qu'elle à atteindre le bonheur, bien que nous l'ayons, tous deux, indiscutablement recherché avec beaucoup d'énergie. page 39

Le seul attribut réservé aux plus vieux est le pouvoir de manier avec plus de liberté, d'aisance, d'expérience et de bonté la faculté d'aimer. page 46

Jeunes et vieux peuvent se lier d'amitié, mais ils  parlent pas deux langages différents. page 47

Rien de ce qui se passe et de ce qui s'est passé, ne se perd. page 52
 
Etre vieux représente une tâche aussi belle et sacrée que celle d 'être jeune  ou de se familiariser avec la mort. Mourir constitue par ailleurs un acte aussi important que les autres -  à condition qu'il s'accomplisse dans le profond respect du sens et du caractère sacré de l'existence. page 64
 
Lorsque deux personnes âgées se rencontrent....elles devraient aussi des événements et les expériences qui les ont ravies et réconfortées, et ils sont nombreux. page 66
 
Regarder, observer, contempler devient progressivement une habitude, un exercice, et, insensiblement, l'état d'esprit, l'attitude que cela entraîne influence tout notre comportement. page 67
 
C'est seulement en vieillissant que l'on s'aperçoit que la beauté est rare, que l'on comprend l'épanouissement d'une fleur au milieu des ruines et des canons, la survie des œuvres littéraires au milieu des journaux et des cotes boursières. page 72.....Je crois vraiment , qu'entre ces deux pôles (jeunesse et vieillesse) , il faut qu'une existence spirituelle se développe, joue son rôle. La jeunesse a pour mission, pour aspiration, pour devoir le devenir; l'homme mûr doit se débarrasser de lui-même, ou, comme le disaient autrefois les mystiques allemands, "défaire son être". Il est nécessaire d'être un homme accompli, de posséder une véritable personnalité, d'avoir enduré les souffrances de cette individualisation pour pouvoir ensuite se sacrifier soi-même. page 72

Vivre devrait ressembler selon moi à un acte de transcendance, à une progression étape par étape. Il faut traverser les espaces les uns après les autres en les laissant chacun  derrière soi comme le musicien qui écrit, joue, achève puis abandonne les uns après les autres les thèmes et les tempi ; sans jamais de lassitude, de repos, toujours vif, pleinement présent. J'ai découvert l'existence de ces étapes, de ces espaces en analysant l'expérience de l'éveil à la nouveauté page 77
 
Vieillir dignement, avoir l'attitude ou la sagesse qui sied à chaque âge est un art difficile. Le plus souvent, notre âme est en avance sur notre corps, mais ces différences sont corrigées par les bouleversements que subit notre rapport intime à la réalité, par les tremblements et les angoisses qui nous agitent au plus profond de nous-mêmes lorsque surviennent, dans notre existence, un événement décisif, une maladie. Il me semble qu'on a alors le droit  de se sentir et de demeurer petit face à cela. page 81
 
D'après mon expérience, seule la paix produit un effet bienfaisant et fortifiant. page 82
 
Le monde nous gratifie de peu de choses à présent, il semble n'être que vacarme et angoisse; cependant l'herbe et les arbres continuent de pousser. Et même si un jour la terre entière est recouverte de blocs de béton, le grand ballet des nuages se poursuivra dans le ciel; et ici et là, des hommes continueront d'ouvrir grâce  à leur art la porte d'entrée au divin. page 108
 
Vieux, ça oui je l'étais. C'était vrai, j'étais vieux et usé, désabusé et las. Mais le mot "vieux" pouvait aussi exprimer tout autre chose. quand on parlait de vieilles légendes, de vielles maisons et de vieilles villes, de vieux arbres, de vieilles communautés et de vieux cultes, ce terme péjoratif n'avait rien de moqueur ou de méprisant. page 110


 (Il va recevoir un ami) En secret, je me sentais aussi préoccupé et tourmenté par une autre pensée singulièrement oppressante et humiliante.  Cet ami d'enfance qui fut d'abord  avocat, premier bourgmestre d'une ville, puis un temps fonctionnaire de l'Etat; cet homme aujourd'hui retraité qui occupait des charges honorifiques de toutes sortes, n'avait jamais vécu dans le confort ou l'opulence. Sous le gouvernement d'Hitler, il avait refusé en tan t que fonctionnaire, de se mettre au pas et avait  souffert de la faim avec toute sa famille. Puis il avait subi la guerre, les bombardements, la perte de son  foyer et de ses biens, et s'était résigné avec courage et bonne humeur à une existence d'une simplicité spartiate. Comment apprécierait-il le fait de me trouver ici, épargné par la guerre, habitant une maison spacieuse et confortable...Autrefois, j'éprouvais beaucoup de complexes et de difficultés parce que j'étais pauvre et que mes pantalons étaient usés, mais à présent, il me fallait avoir honte de mes biens et de mon confort. Cela avait débuté lorsque j'avais hébergé les premiers émigrants et les premiers réfugiés. pages 124, 125


Même lorsqu'ils ne s'en doutent pas, les gens âgés sont à la recherche du passé, et de ce qui semble irrémédiablement perdu et qui, pourtant n'est ni perdu ni forcément passé, car, dans certaines circonstances, par exemple à travers la littérature, ces choses peuvent être retrouvées, soustraites pour toujours aux époques révolues. page 141
 
 
 


 

dimanche, novembre 26, 2017

KNULP (Hermann HESSE)
 
"L'Allemagne, au début du XXè siècle,. Knulp, un vagabond vieillissant, sorti de l'hôpital, revient au village de son enfance; il est malade, épuisé par des années d'errance. Sans logis, il va de maison en maison , s'installe au gré de sa fantaisie chez l'un ou l'autre. Mais l'accueil qu'il reçoit est faussement chaleureux. Méfiance  et rancune sont dans les têtes. Ses anciens camarades lui reprochent d'avoir gâché les dons qu'il possédait et s'être abandonné à la vacuité de la vie de bohême...
Avec Knulp, Hermann Hesse a brossé l'un des plus beaux  portraits littéraires. Celui d'un être libre qui, pour orienter son existence , a préféré le rêve aux conventions sociales. Roman magique, apologie de la désinvolture et du désintéressement, Knulp est aussi une superbe méditation sur les blessures secrètes, la solitude et l'échec."
 
Knulp avait raison de suivre sa nature. En cela, peu de gens étaient capables de l'imiter, il avait raison de parler à tout le monde, comme un enfant et de gagner tous les cœurs , de raconter de belles histoires, à toutes les femmes et de croire que chaque jour est  dimanche. page 27
 
C'est à chacun de nous de se faire une idée de la vérité et de l'ordre du monde. Cela , on ne peut pas l'apprendre dans un livre, voilà mon avis. page 31
 
 
Par les petits carreaux de la fenêtre, un timide rayon de soleil entrait dans la pièce, glissait sur la table et les cartes,  jouait, capricieux et fragile,  avec les ombres vagues du plancher et formait sur le plafond badigeonné de bleu, des ronds de lumière tremblante. Knulp considérait toutes ces choses, en clignant des yeux : les jeux du soleil de février, la douce paix  de la maison, le visage d'honnête artisan de son ami, et les regards voilés  de la jolie femme. page 35
 
Il se mit à siffler:
Tu voudrais me suivre partout.
Moi, je n'y tiens pas du tout.
Apprends d'abord, en vérité,
A te conduire en société.
 
Il évoquait, non sans ironie, les propos sentencieux du tanneur sur la douceur du foyer et l'amour conjugal.
Il savait bien que ceux qui se vantent de leur bonheur ou de leur vertu, le font, le plus souvent sans motif....On peut se permettre d'observer les hommes , de rire de leur sottise ou d'en avoir pitié mais il faut les laisser libres de suivre leur chemin. page 43
 
Quel silence ! dis-je
- Oui, et s'il y avait un peu plus de silence, on entendrait parler les morts. ('Knulp et une jeune fille sont dans un cimetière) page 55
 
Quand deux jeunes gens s'aiment et se marient ou bien quand deux êtres se lient d'amitié, cela est beau précisément parce que cela est fait pour durer et non pour prendre fin aussitôt.
Knulp me regarda attentivement, puis cligna des cils noirs et dit pensivement:
- D'accord. mais cela prendra fin un jour nécessairement, comme toutes choses. Bien des choses peuvent détruire une amitié et un amour aussi.
- En effet, mais on n'y pense pas avant que ça se réalise.
- Je ne sais pas. Vois-tu, j'ai aimé deux fois dans ma vie, ce qui s'appelle aimer. Chaque fois , j'étais certain que ça durerait toujours et que ça ne cesserait qu'à la mort et, chaque fois ça a pris fin et je ne suis pas mort.
J'ai eu, aussi, un ami, chez nous, dans notre ville; je n'aurais jamais cru que nous pourrions nous séparer. Pourtant, nous nous sommes quittés depuis longtemps. "
Il se tut, je ne savais que dire. je ne connaissais pas encore la souffrance qui s'attache à toutes les relations humaines, et je ne savais pas encore qu'il existe toujours entre deux êtres, si unis soient-ils, un abîme sur lequel l'amour - et un amour sans défaillance  - ne peut que jeter une fragile passerelle. page 58
 
 Knulp: Ce que j'ai dit de l'amitié et de l'amour est peut-être vrai. Finalement, chacun de nous a en lui quelque chose d'unique qu'il ne peut avoir en commun avec les autres. page 59
 
Il parlait (Knulp) des gens instruits comme un enfant doué parle des adultes; tout en reconnaissant volontiers leur supériorité intellectuelle, il méprisait leur impuissance à passer aux actes et à résoudre le moindre problème. page 60
 
Knulp dit que nul ne peut mêler son âme à l'âme d'un autre. Deux êtres peuvent aller l'un vers l'autre, parler ensemble,  mais leurs âmes sont comme des fleurs enracinées, chacune à sa place; nul ne peut rejoindre l'autre, à moins de rompre ses racines; mais cela précisément est impossible. Faute  de pouvoir les rejoindre, elles délèguent leur parfum et leurs graines; mais la fleur ne peut choisir l'endroit où tombera la graine; c'est l'œuvre du vent et le vent va et vient à sa guise: il souffle où il veut.
J'ai souvent songé à mes parents. Ils croient que je suis leur enfant, que je suis comme eux. Mais , malgré l'affection que je leur porte, je suis pour eux un étranger qu'ils ne peuvent comprendre. Et ce qui fait que je suis moi, ce qui, peut-être,  constitue mon âme, c'est cela qu'il leur semble accessoire, et qu'ils mettent sur le compte de la jeunesse ou d'un caprice passager. Cela ne les empêche pas de m'aimer et de me vouloir du bien. Un père lègue à son enfant son nez, ses yeux et même son intelligence; il ne lui transmettra pas son âme. Tout être humain a une âme neuve. page 66

On est saint quand on prend vraiment au sérieux ses idées et ses actes. Il faut croire ce qu'on croit être bon. page 67

J'ai mené la vie qui me convenait. J'ai eu la part de liberté et de beauté, mais je suis toujours resté seul.

Tout ne convient pas à tous, c'est vrai, mais la vérité , elle, convient à tous. page 68

Où était maintenant mon ami? (Knulp) J'avais cru - négligemment ses paroles- comprendre un peu son âme et avoir part à sa vie. Et maintenant , il était loin, j'étais seul, déçu, reconnaissant ma faute; il ne me restait plus qu'à goûter cette solitude  où vit, selon Knulp, chacun de nous et à laquelle je n'avais jamais voulu croire vraiment. Elle fut amère et pas seulement le premier jour; par la suite, elle s'est faite quelquefois plus légère mais depuis lors, elle ne veut plus me quitter tout à fait. page 75
 
Sans hâte, il continua sa promenade, n'oubliant rien, ni le tilleul de l'église, ni le barrage du moulin, en haut de la ville, lieu d'élection de ses baignades d'enfant. Il fit halte devant la petite maison où son père avait habité autrefois et s'adossa un instant, tendrement à la vieille porte; il voulut revoir le jardin: par-dessus une clôture en fil de fer, d'aspect rébarbatif, il découvrit des plantations nouvelles.  Les les marches de pierre usées par la pluie et le gros cognassier rond à côté  de la porte étaient toujours là...Il avait goûté, en ces lieux, un bonheur complet, une joie sans mélange, une félicité sans ombre, des étés radieux, les délices secrètes du voleur de cerises, les plaisirs éphémères du jardinage, les soins attentifs que réclamaient ses fleurs: giroflées jaunes qu'il aimait tant, joyeux liserons, pensées de velours fin; dans son atelier, il avait construit des clapiers, des cerfs-volants, des aqueducs avec de la moelle de sureau, des roues de moulin avec des bobines de fil et leurs aubes, avec des  planchettes. Pas un toit dont il n'eût connu les chats, pas un jardin où il n'est goûté les fruits, pas un arbre où il n'eût grimpé pour cacher ses rêveries au milieu des frondaisons...pages 101, 102
 
Le lilas du voisin était desséché par l'âge et couvert de mousse et dans l'autre jardin, il ne restait presque plus rien de la cabane en planches: on pouvait bien construire à sa place ce qu'on voulait , rien ne serait jamais aussi beau, aussi bon , aussi juste  que ce qui avait été. page 104
 
Si elle (Franziska) ne m'avait pas laissé dans mes illusions aussi longtemps, pensait Knulp, les choses auraient  pris une autre tournure. Même ayant raté ses études, j'aurais eu la force et la santé de réussir. Comme la vie était simple et claire. Il s'était avili, avait tout rejeté et la vie avait accepté  qu'il se conduisît comme il l'avait fait, ne lui avait rien réclamé. Il était resté à l'écart, bohème, éternel spectateur; entouré dans sa jeunesse. Il se  retrouvait seul, l'âge et la maladie venus. page 105
 
 
Parfois, il achetait dans un village un morceau de pain; il se nourrissait aussi de noisettes. Il passait ses nuits dans les cabanes de rondins des bûcherons ou dans les champs entre les bottes de paille. page 110
 
Depuis quelques jours, il se voyait en présence de Dieu, lui parlant sans cesse; il savait que Dieu ne peut nous faire de mal. Ils parlaient ensemble, Dieu et Knulp, de la gratuité de la vie, de ce qui aurait pu en changer le cours, de l'orientation qu'elle avait prise. "Tout s'est joué, insistait Knulp, quand Franziska m'a abandonné. A ce moment-là, ma vie aurait pu prendre une autre tournure. Mais quelque chose s'est cassé en moi et je n'ai plus été  bon à rien. Au fond, tu as eu tort de ne pas me faire mourir à quatorze ans. Alors ma vie aurait été aussi belle et aussi parfaite qu'une pomme mûre " Dieu souriait et parfois sa face disparaissait complètement dans la tourmente de neige.
"Allons Knulp, disait-il pour l'apaiser, pense un peu à ta jeunesse, à l'été dans les forêts d l'Odenwald, au temps passé à Laechsetten! Ne dansais-tu pas alors comme un chevreuil, ne sentais-tu pas la vie palpiter en toi? Ne savais-tu pas chanter et jouer de l'harmonica? Ne voyais-tu pas les larmes de joie dans les yeux des filles? Te rappelles-tu les jours ensoleillés de Beauerswill? Et Henriette, ta première amie? Tout cela n'a-t-il pas existé?
Knulp réfléchissait: comme des feux allumés sur des montagnes lointaines, les plaisirs de sa jeunesse resplendissaient devant ses yeux, exhalaient un parfum lourd et sucré comme le mile et le vin, grondaient comme du dégel dans une nuit de printemps. Mon Dieu, oui, tout cela était bon, les peines comme les joies et comme il aurait été insensé de perdre un seul de ces jours!  Ah oui, c'était beau, c'était bon , admit-il, luttant encore, larmoyant comme un enfant malade. C'était une belle vie...C'était le bon temps. pages 111, 112.
 
"Tu ne regrettes plus rien, maintenant? " dit la voix de Dieu.
"Plus rien" répondit Knulp avec un petit air timide, en hochant la tête.
"Tout est-il bien? tout est-il juste? "
"Oui, dit-il, tout est juste.
La voix de Dieu se fit plus basse, elle lui rappelait tantôt la voix de sa mère, tantôt celle d'Henriette,  tantôtt la bonne et douce voix de Lisabeth. page 114

lundi, novembre 20, 2017

BLUE BOOK ( Elise Fontenelle Ni'Diaye)
 
 Un génocide oublié, méconnu, la cruauté et l'horreur.
 
"Stimulée par le centenaire de la Grande Guerre , Elise Fontenelle Ni'Diaye a voulu écrire sur son arrière grand-père, le Général Charles Mangin dit "le Boucher du Maroc, " le Broyeur de Noir(s) , le Boucher de Verdun" Alors qu'elle suit le Chemin des Dames, avec ses troupes noires, puis après la victoire  dans la Rhénanie vaincue, elle en vient à s'intéresser à l'histoire des colonies allemandes et découvre que l'Allemagne avait investi le Sud Ouest africain.
 
"Il est une chose dont peu se souviennent , c'est que l'Allemagne fut une puissance coloniale. De 1883 à 1916, elle occupa ce qu'on appelle alors le Sud-Ouest africain, l'actuelle Namibie. Il en est une autre que beaucoup ignorent, c'est que cette colonie  fut le théâtre du premier génocide du XXè siècle. Un génocide occulté  même car le premier rapport officiel  - le fameux Blue Book - sur le massacre des Hereros et des  Namas fut soustrait à la connaissance du public en 1926. Si ce livre vise à ranimer  cette sombre page du colonialisme, il ne se veut pas un ouvrage de spécialiste. Quelque part entre le désert du Kalahari et la presqu'île de Shark Island, .. s'est déroulée une macabre répétition générale, préfiguration des génocides à venir."
 
En 1885, le partage de l'Afrique y a été entériné (à Berlin) . Le partage du continent noir se fait "entre amis" et au nom de la civilisation. Il s'agit d'apporter les Lumières de l'Europe à ceux qui demeurent encore dans les ténèbres. page 34
 
A l'esclavage succède la colonisation page 34
Cette même année 1885, où en France, Jules Ferry parle de races inférieures et de races supérieures, ce qui suscite l'ire mordant de
Clémenceau , à l'Assemblée, en 1885: "Le Français est une race inférieure à l'Allemand"? . Pour ma part, j'en rabats singulièrement depuis que j'ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande parce que le Français est une race inférieure .Depuis ce temps, je l'avoue, je regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme  et une civilisation et de prononcer un homme ou une civilisation inférieur.
Mais Clémenceau est bien un des rares à contester  cette hiérarchie des races, qui prévaut presque partout et justifie tant d'atrocité  de part le monde. page 35
 
Les colons se sont emparés de meilleures terres et voilà la peste bovine  a anéanti les troupeaux . des Hereros affamés, sans terres, ni cheptel, errent autour des missions. page 91

Il (Lothar Von Trotha) est venu  avec un Vernichtungsbefehl - Ordre d'extermination totale. page 113
 
Eugène Fisher, médecin anthropologue est l'un des plus brillants étudiants d'Alfred Ploetz, fondateur de l'eugénisme en Allemagne. Engagé en 1895, dans un combat contre une prétendue "dégénérescence raciale," Ploetz a fondé , en 1905, la Société d'Hygiène  raciale à Berlin dont l'objectif  revendiqué est l'amélioration  de la race allemande...Ploetz défend âprement la suprématie  de la race blanche  - aryenne - sur toutes les autres. page 157
 
Une fois rentré à Berlin, en 1908, Fisher écrira une thèse  sur les Basters...et la conclusion de ses recherches est toujours la même: le métissage mène la race blanche à sa perte...Hitler lira en prison son ouvrage principal. Il s'inspirera de cette lecture pour écrire Mein Kampf...Fisher sera un nazi fervent et de haut rang. ...Il formera le docteur Mengele qui sera, pendant des années, son disciple et son premier assistant. Il sera le mentor de la plupart des "grands médecins nazis" qui séviront plus tard dans les camps d'extermination. pages 161, 162
 
Là, nous avons  une vieille femme hérero de cinquante ou  soixante ans qui creusait le sol à la recherche d'oignons sauvages. Von Trotha était là. Un soldat nommé Koenig  a alors sauté de cheval , il a sorti son pistolet et s'est avancé vers la femme. Il lui a dit : " je vais te tuer" et elle a répondu : "merci". Il lui a alors collé son arme sur le front et a pressé la détente.
 
Les universités allemandes étant très demandeuses  de crânes nègres, pour leurs études, on a trouvé un travail autre que la pose des rails pour les prisonnières de Shark Island et de  Swakopmund. Une fois que l'on a pendu les hommes, on leur tranche la tête et on la confie aux captives, à charge pour elles de les faire bouillir, d'en extraire les yeux, la langue, le cerveau, puis, de racler la chair jusqu'à l'os avec des tessons de bouteilles , celles que les soldats avaient  vidé la veille.
La plupart du temps, ces crânes sont ceux de leurs proches, de leurs frères, de leurs fils, de leurs pères, de leurs cousin, Shark Island devient l'île des mortes-vivantes.
L'Ile de Shark Island , c'est là qu'on parquera les derniers Hereros, les prisonnières et leurs enfants, les hommes sont presque tous morts. Les femmes, il en restera quelques milliers. Il faut bien s'en occuper et aussi des petits, sans cela, ils vont grandir  et vouloir se venger un jour.

jeudi, novembre 16, 2017

VIVRE UNE VIE PHILOSOPHIQUE (Michel Onfray)
 
THOREAU LE SAUVAGE.
 
"Thoreau est un philosophe rare - de ceux qui ont mené une vie philosophique. Il a, en même temps, pensé sa vie et vécu sa pensée. L'enfant qu'il fut  a été bien été le père  de l'homme qu'il a été. " M. O.

Ce livre est un hommage en même temps qu'une percutante introduction à la vie et à l'œuvre de ce "penseur des champs" ou "romantique indien" solitaire et rebelle , qui a prôné, toute  sa vie, une existence farouchement libre.
Le philosophe dégage un portrait  double de Thoreau , écologiste  et libertaire et, par - delà, celui d'un modèle de vie où la pensée contemplative associée à l'action créent les conditions d'une existence authentique.
Un modèle auquel Michel  Onfray s'apparente, qui invite chaque philosophe  et chacun d'entre nous à mettre en adéquation sa pensée et ses actions.
 
Le plus grand des hommes est souvent celui qui, pour les autres, ne passe pas pour tel, mais ne fait pas de bruit et traverse son existence sur la pointe des pieds ontologiques. Ses combats sont contre lui-même, ses victoires aussi. Ses champs de bataille? Lui-même encore. Ses embuscades ou ses assauts, ses rixes et ses offensives? Encore et toujours lui-même. page 13
 
Napoléon fut grand tant qu'il crut aux faits et aux événements; il a dompté la Révolution française en lui permettant de survivre dans des institutions durables. ...En revanche, Napoléon fut petit quand il a cessé de croire aux faits et aux événements pour se soumettre aux simulacres , quand le démocrate est devenu un tyran. page 19
 
Emerson  affirme aussi que le grand homme, c'est l'homme représentatif. Sa grandeur  réside dans sa représentativité. Plus l'homme représente son temps, son époque, sa civilisation, sa culture, son continent géographique, historique, culturel, mental, plus il est grand. Paradoxalement, c'est en portant son individualité à son point d'incandescence que l'homme parvient à l'universel et qu'il devient grand. Montaigne fut ainsi, Emerson aimait beaucoup Montaigne. page 20

Thoreau est issu d'une famille anglo-normande. Sa famille paternelle habitait en effet Saint-Hélier , à Jersey. Venant de France, du Poitou plus particulièrement, elle y est arrivée en 1685, après la révocation de l'Edit de Nantes. Elle a quitté l'île en 1773 pour embarquer sur un bateau  corsaire en direction des Etats-Unis....Ses parents militent pour l'abolition de l'esclavage, ils reçoivent , chez eux, des  esclaves fugitifs, des militants de la cause abolitionniste. Ils pratiquent la philanthropie...Page 28
 
 
Thoreau est un élève brillant. Il traduit le grec et le latin. Mais il fait souvent l'école buissonnière avec son frère Jack...Nous disposons d'écrits de jeunesse qui sont ses devoirs qu'il rendit à ses professeurs, des sujets de dissertation rédigés quand il avait entre 16 et 20 ans. Les questions alors posées aux élèves sont de haute tenue, les réponses données par Thoreau d'une étonnante maturité.
Ainsi cette question: "Je vis comme un prince: non pas pour ce qui est de la pompe dans la grandeur, mais pour ce qui est de l'orgueil et de la liberté; maître de mes livres et de mon temps". Parlez des plaisirs et des privilèges d'un lettré. Question à laquelle Thoreau répond par une citation d'une épître de Horace en latin: "Tous ceux qui se mêlent d'écrire aiment les bois et fuient les villes"...page 32
 
Il propose un double mouvement: refuser les fausses valeurs de la civilisation - la mode, l'argent, les honneurs, les richesses, le pouvoir, la réputation, les villes, l'art, l'intellectualisme, le succès, les mondanités - et vouloir les vraies valeurs de la nature - la simplicité, la vérité, la justice, la sobriété, le génie, le sublime, la volonté, l'imagination, la vie. page 38
 
Il invite à ce que chacun se prenne en charge pour travailler sur soi et se faire le créateur de lui-même. page 63
 
Il publie Walden en 1854. Il s'agit d'un authentique et grand livre de philosophie. On n'y trouve aucun concept, aucun personnage corporel, mais une réflexion sur les conditions de possibilité d'une   expérience existentielle: comment mener une vie philosophique? Thoreau n'invite pas à ce qu'on l'imite, mais il montre comment on peut faire, à charge pour chacun d'inventer son chemin, de trouver sa voie. ....Se féliciter de la splendeur de chaque matin; opposer  une volonté de jouissance au mouvement naturel de la négativité qui nous tire vers le pessimisme; désirer le bonheur qui n'est pas donné, mais à construire; se mettre ou se remettre au centre de soi; transformer les inconvénients en avantages; rechercher le positif dans le négatif; vouloir faire de sa vie, une fête.
Il invite également à refuser " la vie mesquine". La vie mesquine, c'est la vie tournée vers les fausses valeurs: l'argent, les honneurs, le pouvoir, les richesses, la propriété, la réputation. C'st la vie salie par les vices de la société de consommation: convoiter, acheter, posséder, consommer, remplacer. C'est aussi une fausse vie avec autrui: une vie réduite à la surface, aux apparences, à la mondanité, aux salons, au bavardage. pages 68, 69

Il est serein face à la mort parce qu'il sait qu'elle est , non pas disparition, mais dilution dans le grand Tout. page 71

Revenons aux exercices spirituels Voici  six formules: "Explore-toi toi-même"; "Vivre la vie qu'on a imaginée"; "Aime ta vie";  "Simplifiez, simplifiez";  Fais-toi un corps parfait";  Vivez libres et sans liens. page 71

Une utopie concrète que chacun  peut commencer à pratiquer dès l'instant où il le décide.  Thoreau enseigne la vraie révolution... celle qui permet, en se changeant  et en invitant autrui à se changer, de changer l'ordre du monde. page 78
 
La liberté, pour lui,  c'est l'autonomie, l'indépendance, la souveraineté sur soi-même. C'est l'art de   se donner ses propres règles et de vivre en leur regard, sans jamais nuire à autrui.  page 80
 
Thoreau ne veut ni suivre , ni guider, ni avoir un maître, ni être commandé, ni commander. page 80
 
Marcher, c'est donc marcher vers son destin, ce qui suppose le dépouillement total afin de se retrouver seul face à soi-même, pour se construire avec ce matériau purifié par la marche. page87
 
La presse transforme l'accessoire en essentiel, elle s'attarde sur le futile et nous détourne de ce qui est fondamental  - la vie philosophique. page90
 
Le meilleur des gouvernements, c'est celui qui gouverne le moins. page 96

Le philosophe mène une vie philosophique, autrement dit, il vit sa pensée et il pense sa vie. page100

Il sait qu'il va mourir. Il est serein, calme, en paix. Il envisage les choses avec naturel. Il s'est préparé. Un ami s'inquiète de son état d'esprit avant de quitter ce monde pour un autre. Il répond: "un monde à la fois"...Il meurt le lendemain, à Concord, à 9 heures, le 6 mai 1962. Le matin est toute promesse de beauté. Les pommiers sont en fleurs. page 105
 
 

 
 
 

jeudi, novembre 09, 2017

UN BRUIT DE BALANCOIRE  ( Christian Bobin)
 
Sa vie, c'est d'écrire. A la main, toujours. D'un seul souffle. Christian Bobin compose un livre entièrement  fait de lettres. Chacune est rare, précieuse. Elles sont adressées à sa mère, à l'ami, à un nuage, à une sonate. Au poète Ryokan aussi, ce moine  et ermite japonais, génie de l'enfance. La lettre est ici le lieu de l'intime, l'écrin des choses vues et aimées. Elle célèbre le simple, le miracle d'exister. Et d'une page à l'autre, nous invite au recueillement  et à la méditation.
 
"Ce qui parle à notre cœur-enfant est ce qu'il y a de plus profond. J'essaie d'aller par là. J'essaie seulement. Je rêve d'une écriture qui ne ferait pas plus de bruit qu'un rayon de soleil heurtant un verre d'eau fraîche. Ils ont ça, au Japon. Un de leurs maîtres du dix-neuvième siècle, Ryokan, est venu me voir: il n'a qu'une présence discrète dans le manuscrit. Il se cache derrière le feuillage de l'encre comme le coucou dans la forêt. C'est ce que je crois vital aujourd'hui de prendre le contrepied des tambours modernes:   désenchantement, raillerie, nihilisme.  Ce qui nous sauvera -  si quelque chose doit nous sauver -  c'est la simplicité inouïe d 'une parole. Ryokan, je ne le connaissais pas il y a deux ans. Et puis, je le découvre et je revois des pans de ma vie: moi aussi j'avais trente ans, aucune place dans le monde, comblé de jouer pendant des heures avec des enfants. Moi aussi, j'aimais - et j'aime de plus en plus à présent qu'ils sont menacés - la course des nuages, les joues timides de l'automne, le bleu bravache des étés. je n'ai pas écrit un livre sur Ryokan mais un livre avec lui.  C'est assez simple:  je ne crois qu'au concret, au singulier. Aux maladresses de l'humain - pas au prestige des machines. Les livres sont des âmes, les librairies des points d'eau dans le désert du monde. Les lettres manuscrites sont comme des feuilles d'automne: parfois, un enfant ramasse l'une d'elles, y déchiffre l'ampleur d'une vie à venir.   Ce qui parle à notre cœur - enfant est ce qu'il y a de plus profond. j'essaie d'aller par là. j'essaie seulement."

Je suis rentré dans la maison où mon enfance m'attendait.  Je me suis trouvé devant moi-même à huit ans. Je me suis donné un feutre.  Tiens, écris, moi, je vais me promener.  Je reviendrai te voir quand tu auras fini. L'enfant- moi a souri puis il a plongé la tête, sa grosse tête butée,  granitique, picorée de flammes, dans le papier blanc. Je  suis sorti. Il m'a semblé qu'il écrivait des lettres. Il ne sait écrire que ça.  Sa vie n'est rien qu'écrire.  Le panda mange l'eucalyptus , et lui de l'encre. pages 11 et 12.

Je ne crois pas à ce qu'on me dit. je crois à la façon dont on me le dit. page 14

La vie écrit au crayon. La mort passe la gomme. page 17

Le cœur quand il existe , se voit de loin. page 18

La vie de mon père a commencé  de se défaire comme toi, déchirée doucement, peu à peu , sur les bords. Je me souviens de ses yeux dans la nuit inhabitée de l'Hôtel-Dieu: deux anges en sueur d'avoir triomphé de la mort à venir. Et l'amoureuse, nuage, l'amoureuse. Je revois son avancée de soleil triomphant. Tout ce qui la précédait était elle, déjà : une bonne humeur de l'air, un frémissement  de l'invisible. Quelle chance de ne plus pouvoir rien faire, juste mâcher et remâcher l'herbe sainte de son prénom. Et puis elle s'est effacée du bleu, c'était un jour d'été, on appelle cela "mourir" - moi, je dis que c'est rejoindre la terre immaculée des poèmes. page 19

Un jour, il nous faudra traverser une vitre sans la briser. L'effort sera terrible, qui changera notre cœur en rayon de soleil. Mourir sans effrois est le privilège des nuages. page 21

Le cœur est la seule destination. On y arrive quand on ne croit plus à rien. page25

Je vois ce cheval. j'entends son galop depuis la prison bienheureuse de ma lecture. Page 32
 
C'est ma plus belle vie , écrire. D'ailleurs, "je n'ai guère d'autre titre d'existence."  page 33
 
Mon dieu, comme la vie change nos vêtements, faute de changer d'âme...T'entendre, c'est sentir mon cœur tapissé d'or. page 34

Incline-toi vers celui qui a tout raté pour s'être émerveillé de tout. page35
 
N'être rien, peu y parviennent. page 36
 
Ils sont partout sauf en eux, ces gens qui font le tour du monde. Le plus long voyage que j'ai fait, c'était les yeux d'un chat. Les bêtes sont des anges. Leur silence est proche de celui des livres. leur silence est l'encre. Il entre  dans notre cœur et il parle. De l'intérieur de nous. Sans mots. Les livres qui n'ont pas cette grâce ne sont que marchandises, pesanteur et poison. Les livres - anges, les livres -  animaux  s'endorment une joue plaquée contre la paroi intérieure de notre cœur. page 41

Pour sa couture, ma mère renversait sur la table noire, une boîte en fer remplie de boutons de toutes les couleurs. Les boutons brillaient comme des larmes. La main qui fouillait, écartait, retenait était celle du Jugement dernier. page 46
 
Alors, c'est vrai que désormais on ne verra plus d'écriture manuscrite, plus de main humaine et qui danse, nulle part, c'est vrai? page 47
 
L'humain est un tissu qu'on déchire facilement. page 48
 
Je n'ai rien fait de ma vie, rien, juste bâti un nid d'hirondelle sous la poutre du langage.
J'ai interrogé  les livres et je leur ai demandé quel était le sens de la vie., mais ils n'ont pas répondu.  J'ai frappé aux portes du silence, de la musique et même de la mort, mais personne ne m'a ouvert. J'ai aimé les livres pour ce qu'ils étaient, des blocs de paix, des respirations si lentes qu'on les entend à peine. J'ai aimé le silence, la musique et la mort pour ce qu'ils ouvraient en moi, cette clairière dans mon cerveau, ce trou dans les étoiles, un peu de vide, enfin. page 50
 
Ces enveloppes dites à fenêtre" -  leur fenêtre n'ouvre sur rien. page 59
La lecture est un billet d'absence, une sortie du monde. page 60
 
La vie est ce jeu  où il s'agit d'approcher au plus près de soi sans s'en apercevoir. page 63
 
Je veux passer ma vie à lire des poèmes en attendant que le grand Poète me cueille. page 66
 
La voix de mon père est en moi de plus en plus faible comme une onde de radio qui s'éloigne: on est à côté de la fréquence, plus au centre. Cette voix craquait de soleil comme un vieux saphir.  Un soir d'été, j'allume une cigarette que je lui tends. Le brasier sur lequel tire mon père, ce petit point de couture du rouge dans la nuit bleue, ni la mort ni les ans n'ont su l'éteindre. page 68
 
J'ai entendu ta voix dans la nuit comme si tu venais de traverser ta mort dans l'autre sens et que cela t'avait épuisée, qu'il ne te restait plus assez de force pour faire un pas de plus.
Je dormais. Ta voix était  retenue, presque hésitante, inquiète. Tu n'as rien dit, que mon prénom, comme si tu voulais simplement t'assurer que j'étais là. J'ai répondu de façon interrogative: "Oui? ", puis les puissances du sommeil m'ont repris. page 71
Tu n'es jamais revenue. Ta voix tremble dans ma mémoire comme la lune dans un seau d'eau. page 73

Mon père, c'était très difficile de lui faire un cadeau d'anniversaire. Quand on lui demandait  ce qu'il voulait, il répondait : "rien". C'est hors de prix, loin du monde. page 76

Une main pousse chacun dans sa vie. Nous ne sommes rien dans nos choix: moi? la main s'est plaquée sur mes épaules et m'a tenu longtemps, très, très longtemps. page 81

Chaque personne a un secret qui se montre au soleil. Tu marches un mètre devant moi.  Tu serres la main d'autres fantômes. Les amitiés vraies sont fondées sur ce sentiment inexprimable d'un autre monde. page84

Enfant, avant la merveilleuse catastrophe d'apprendre à lire, je dévorais les pages de la lumière. page 85
Il y a plusieurs vies. La plus apparente est faite de briques de langage. Et puis, il y a cette autre vie flottant au-dessus du monde comme les couleurs au-dessus des prés. Elle n'est pas faite de briques, mais de vide, d'intervalles, de silence.  Le mieux serait  de parler le moins possible - ou alors, come fait le mimosa.  page 85
 
Vivre n'est rien d'autre que donner sa lumière, traverser la voie lactée des épreuves. Aucune lumière donnée ne se perd.
Aimer quelqu'un c'est le lire.
 
Quelques notes de l'interview que C. Bobin a donnée à la librairie Mollat à Bordeaux le 17 octobre 2017 et d'autres interviews.
La solitude met fin à tout isolement.
La solitude est extrêmement peuplée.
La vie est faite d'alternances. Quand on arrive à une pensée, à une vérité, il faut se souvenir de la pensée,  de la vérité contraires.
Tomber amoureux, cette catastrophe splendide...
On peut voir tout de quelqu'un en une seconde.

Célébrer la vie, saluer la vie meurtrière...Dans une vie  banale, toute vie est hors de prix.
La vérité est passante.
Donner à voir pour donner à manger.
On a besoin d'autrui pour dire qui on est et ce qu'on a fait,c'est élégant.
Ne pas infliger aux autres nos propres abîmes.
Mes propres pierres, je vais les porter.
L'amour c'est quand   quelqu'un se met à vous parler comme une rivière, comme une étoile.
Aimer, c'est savoir lire toutes les phrases dans le cœur de l'autre et en lisant, le délivrer.
 L'amour n'est pas mesurable à ce qu'on fait.
Qui n'a pas connu l'absence, ne connaît  rien à l'amour.
Parfois, je me demande si la grande solitude  - au sens d'une solitude souffrante, subie, passive, ne se trouve pas dans les couples, au milieu du couple...Je me demande si la solitude n'est pas , parfois, en plein milieu du monde.
Les mariages usent l'amour, le fatiguent, le tirent vers le sérieux, le lourd.
Le couple , c'est le lieu de la vie soustraite.
L'église, c'est une incarcération dans une   cellule.
Le divin, c'est l'humain. C'est la joie de partager quelque chose avec un inconnu.
L'auteur de la vie est aussi celui de la mort.
Il n'y a pas de mal dans la, mort.
L'or qui fait le fond de cette vie est bonté. Il n'y a pas d'abandon total, absolu.
Personne ne peut traverser cette vie sans marcher  pieds nus sur le feu.
Je crois que le temps de vie est bref et le sens de ce temps de vie , dire que ce temps est incomparable.
La place du pouvoir est toujours occupée, elle n'est jamais vide.
C'est une misère de croire qu'on peut quelque chose pour les autres.
Vivre c'est gravir peu à peu une montagne enneigée  et en avoir les yeux brûlés.
L'humain est un tissu qu'on déchire facilement.
Nos pensées sont des éponges imbibées de culture et de propagande.
Chacun n'est soi et friable que par instants.
Nos actes sont des pas sur la plage que la marée efface sans les lire.
La religion, c'est du tartre sur les dents d'un ange.
Un livre heureux , c'est parce qu'il m'entend.
 Le manque est la lumière qui nous est donnée.
Je suis fait de tout ce que je traverse, je suis fait de ce soleil, des gens que j'ai traversés.
Presque chaque fois ,je revenais (de voir son père) avec un trésor dans ces endroits de misère. J'ai vu beaucoup plus d'intelligence , de bonté, de vérité que dans un conseil 'administration d'une grande banque.
La maladie nous désencombre de tout ce qui n'est pas, de toutes nos couronnes de carton auxquelles nous tenons tant. Il n'y a plus de rois, ni de reines, il n'y a plus que vous êtes assis en face de quelqu'un ...On a son âme en direct ...Les effets majeurs de cette maladie: elle enlève le monde  de cette personne, elle nettoie le visage, elle lave le visage...C'est un alphabet de l'invisible , j'ai appris lettre après lettre, mot après mot de quoi le fond de la vie était fait...Quelque chose qui est là , ce qui est mis en sommeil, c'est la personne sociale, mais la personne profonde est là.