lundi, mai 24, 2021

LA VIE EN RELIEF ( Philippe Delerm) 2021.

 " Je n'ai pas l'impression d'avoir été enfant, adolescent, homme d'âge mûr, puis vieux. Je suis à la fois enfant, adolescent, homme d'âge mûr, et vieux. C'est sans doute un peu idiot. Mais ça change tout. "

Etre riche, à chaque époque de notre existence, de tous les moments qu'on a vécus, qu'on vit qu'on vivra encore: c'est cela la vie ne relief. Voir ses souvenirs et ses sensations non pas additionnés les uns aux autres, mais comme démultipliés , à l'infini. Vivre comme si c'était la première fois. Trouver de la beauté dans l'ordinaire des choses. aimer vieillir, écouter le bruit du temps qui passe. 

Ce livre est  un aboutissement: celui d'une carrière, celui d'une vie d'homme. Certainement un des plus grands livres de Philippe Delerm. 

Mais les paysages que tu as connus 

comme les sensations sont inaltérés

Dans l'air immobile d'un été parfait

Tu avancerais te sentant comblé

Par toutes les saisons qui t'ont précédé

Et celles qui te succéderaient.  (  Dominique A. )

Je ne suis pas de mon temps. Je suis de tout mon   temps.

Il y a plein dans une vie, des lieux et des journées comme ça, des salles d'attente ouvertes au vent, des chambres d'hôtel capitonnées de blafardise et d'ennui, des couloirs de lycée balisés de portemanteaux, des wagons pas chauffés. ....on a beau se diluer, on ne s'efface pas, on se sent responsable, on ne sait pas pourquoi.  page 17

Je n'aurai jamais mon bac. Une fixation mentale, une obsession. Cela peut paraître un peu étrange aujourd'hui, où ce diplôme a tant perdu de son prestige. Le mien, celui de 1969, n'était pas infranchissable. Il y  eut un peu plus de soixante pour cent de reçus. page 18

Quand les beaux jours du printemps 69 sont arrivés, je me rappelle une alchimie précieuse, une espèce d'euphorie mélancolique. je me sentais bien dans mon corps. page 19

C'est bon de précéder le jour, de se sentir en action quand rien  n'a commencé. Jamais le corps n'est plus libre. page 21

( Les personnes âgées) Ils geignent, ils se  retournent et rien n'y fait. Souffrent-ils d'un mal qu'ils dissimulent de leur mieux le jour? Pourquoi sont-ils incroyablement tendus? Il sont fait  leur chemin, accompli un destin - une forme de sérénité devrait leur venir, au bord de tout quitter. ..Elle est belle la crispation extrême des vieillards. Ils vont quitter la vie, tout ce que fut la vie. Et la vie est immense, et ils  s'y noient, et ils ont peur. page 25

Ce qui me donne une sensation de plénitude absolue, c'est l'infini limité.  Un jardin. Un intérieur.   Un jardin.  le dedans dans l'entre deux dehors. Page 29

Les maisons anciennes sécrètent  un pouvoir, on sent qu'elles aiment qu'on installe ainsi des lieux  de vie rituels et changeants, où l'on peut écrire, prendre le goûter, ou se toucher les coudes pour dîner à quatre. page 31

Il y aura çà et là , dans les romans pour la jeunesse, dans quelques films, les éléments d'un univers balançant  entre le désir d'imposer la féerie et l'installation d'un décorum opulent ou pauvret, mais toujours factice.  page 51

Je le ( Paris)  lis chaque jour, oui, vraiment chaque jour. Il agrandit ma vie, la multiplie un peu comme ces lunettes en plastique, un oeil rouge, un oeil vert. je deviens lui, je deviens l'autre, et je reste tout à fait moi. Rien ne vaut ça. page 64

( L'auteur écrit) ..Mon rêve s'inscrivait dans une autre dimension: rencontrer par ce qu'on a écrit quelqu'un qu'on n 'aurait pas rencontré autrement. page 66....Avoir comme but  ultime de mettre le meilleur de soi  dans ces petits parallélépipèdes rectangles que l'on appelle livres, ne témoigne guère de cet accord avec la vie que l'on a souvent prêté.  page 67

Vivre par les toutes petites choses. Des  sensations infimes,  des phrases du quotidien, des gestes, des bruits, des odeurs, des atmosphères. Ecrire tout cela. Car écrire, c'est vivre, c'est la vie en relief, une opération qui s'est imposée lentement.  Transformer en sujet ce qui n'en est pas un, la perspective est délicieuse.  Elle donne le sentiment  que l'existence   est inépuisable, qu'il y aura toujours un angle différent à trouver......Page 72

Les toutes petites choses sont moins  infimes qu'infinies . Elles dorment d'un sommeil si trompeur. Les éveiller , ce n'est pas se refermer, clore en soi les refuges. Les toutes petites choses sont la vraie aventure. Les toutes petites choses sont la vraie aventure, elles nous contiennent et nous inventent.. Elles nous augmente et nous invente...page 75

Le passé n'est pas un monde perdu. Le vivre dans le présent n'est pas de la nostalgie. Ce qui est passé est possédé définitivement. je dis: " ma vie est belle, parce que j'ai la chance de sentir le passé dans le présent. page 76

En admettant que j'ai perdu quelque chose, je ne l'ai pas vraiment perdu, puisque j'ai l'inquiétude de le chercher. page 88

Un café n'est pas un café. C'est ce qui fait son prix. ...Vous voulez un café? C'est déjà mieux qu'une simple formule de politesse. Donner quelques gouttes de chaleur à notre échange, une convivialité qui n'engage pas à grand-chose. ....L'offre d'un second café...est une façon pudique de signifier que nous n'avons pas passé assez de temps ensemble? j'ai envie de parler davantage avec vous, et de prolonger l'atmosphère. page107

La voix de ceux que j'ai perdus. Je la possède, et elle m'échappe. C'est étrange. page 125

Je ne suis pas sur terre pour ne pas être troublé. page 136

On est fait pour être amoureux, et pas pour être aimé. Pour désirer, et pas pour être désiré. 142

C'est étrange. Je suis à côté de la femme que j'aime et pourtant je me sens amoureux comme à quinze ans. ce n'est plus exactement une attente , mais l'ampleur de mon attente adolescente est restée  en suspens, c'est comme ça. Je rêve à ce que j'ai déjà. page 160.....Prendre  dans ses bras la femme qu'on a aimée toute sa vie. Rester debout, come ça , enlacés, pour rien, sans aucun rapport avec ce qui vient d'être fait, d'être dit. Se taire. Presque aussi intimidant que les premiers gestes. C'est drôle. On  ale visage appuyé sur son épaule et on ne la voit plus. Mais on sent tout son corps, à la fois livré et distant. C'est ça le plus curieux. On  a beau savoir que c'est à cause de cette position, parce qu'on se tient l'un l'autre mais qu'on se tient aussi tout seul, il y a une sorte de retenue, et presque de timidité dans cet élan  immobile. page 161

Eprouver le sentiment de sa présence au monde. page 169

Il ne faudrait pas donner la leçon du passé...si on veut être ensemble dans le présent....Ne pas  revendiquer  sa supériorité  dans la possession du passé, mais accueillir en soi la chance  de vivre deux fois page 173

Il y a des choses que je ne fais pas  et que je vois les autres faire. Ecouter de la musique en courant,  en faisant du vélo, parler au téléphone avec des écouteurs et un micro....Ont-ils la sensation de vivre davantage? Ils préfèrent  en tout cas vivre  en même temps, un ici et un ailleurs. page 176

Qu'est-ce qu'on donne aux autres et qu'est-ce qu'on en reçoit? page 192

Le malheur c'est de perdre  quelqu'un.  Le bonheur, c'est d'avoir quelqu'un à perdre. page 204...Il y a des phrases qui vous cherchent, et on ne le sait pas. des phrases avec des mots très simples. ...La phrase, elle ne me viendra qu'une centaine pages plus loin. Comme une évidence effrayante. Le bonheur, c'est d'avoir quelqu'un à perdre. C'est la phrase de ma vie. Avoir quelqu'un à perdre est le seul vrai privilège. Beaucoup de gens doivent vivre après avoir perdu le quelqu'un ou les quelques-uns qu'ils avaient à perdre. Et d'autres, ne les ont jamais trouvés. Le spots harmonie, paix, équilibre, sérénité, plaisir, joie peuvent avoir un sens pour eux. Mais pas le mot bonheur; page 205, 206. 

Le portable...Le mobile a dilué l'angoisse sans la dissiper.  C'est un objet  magique et redoutable. Il a le pouvoir de supprimer  la peur , et donc de la susciter. page 208

'Colette dans La maison de Claudine). Où sont les enfants?  Ce texte de Colette est  le plus beau  qu'on ait écrit sur l'inquiétude. " J'aimais tant l'aube que ma mère  me l'offrait en récompense." Oui,  l'auteur  de La maison de Claudine avait une mère comme ça., une mère qui laissait son enfant de dix ans partir toute seule pour aller au bord des étangs en quête de lumière, à cinq heures du matin. ...Une mère qui donnait la liberté, et gardait l'inquiétude.  page 209




mardi, mai 18, 2021

L'ENFANT DE LA PROCHAINE AURORE. ( Louise ERDRICH) 2021

 Notre monde touche à sa fin. dans le sillage d'une apocalypse biologique, l'évolution des espèces s'est brutalement arrêtée, et les Etats-Unis sont désormais sous la coupe 'un gouvernement religieux et totalitaire qui impose aux femmes enceintes de se signaler. C'est dans ce contexte que Cedar Hawk Songmaker, une jeune Indienne adoptée à la naissance par un couple de Blancs de Minneapolis, apprend qu'elle attend un enfant, Se sachant menacée, elle se lance dans une fuite éperdue, déterminée à protéger son bébé coûte que coûte. 

Renouvelant de manière saisissante l'univers de l'auteure de la Rose et Dans le silence du vent, le nouveau roman de Louise Erdrich nous entraîne bien au-delà de la fiction effrayant où les notions de liberté et de la procréation sont ses armes politiques. En écho à La Servante écarlate de Margaret Atwood, ce récit aux allures de fable orwellienne nous rappelle la puissance de l'imagination, clé d'interprétation d'un réel qui nous dépasse. 

Je suis devenue ordinaire. Et même pire, car je n'avais pas de clan, pas de culture, pas de langue, pas de famille. Je n'avais pas non plus de combat personnel, ce qui était déroutant. page 16

( chez sa mère biologique) " Deux choses. La première, pourquoi m'avez-vous abandonnée? La deuxième, je veux savoir ce qu'il en est des maladies génétiques. ".... (la mère) Y apas un jour, pourtant , où j'ai pas pensé à toi. " - "Alors, vous avez pensé à moi davantage que je n'ai pansé à vous" dis-je ne haussant les épaules. Après ça, personne ne parle...." T'as une bonne famille, hein, pleine aux as, remarque-t-elle en se redressant brusquement...page 37

" Boooon, c'est ta soeur, dit-elle. C'est ta soeur dit ma mère biologique, celle dont je t'ai parlé hier soir. - Ah , personne? page 38 

Je n'ai pas poursuivi la lecture de ce roman après avoir lu 80 pages.




mardi, mai 11, 2021

Le Passage de l'Aulne. ( Philippe Le Guillou) 1993

 Le passage de l'Aulne, fleuve de Bretagne qui rejoint la rade de Brest, est un lieu réel et mythique auquel la mémoire du narrateur s'attache obstinément. " Orphelin de l 'enfance", celui-ci s'abîme dans l'absence, la mort du grand-père, Gaël, l'abandon intérieur, la détresse de Julia. Le roman se noue par entrecroisement de souvenirs, ces " boîtes cigognes de la mémoire" riches de sensations, de couleurs et de mots. Le temps de l'écriture se fait à mesure plus présent  et l'identité se reconquiert.

D'autres existences servent d'appuis, de contrepoints à cette recherche. Surviennent , appelés par une nécessité intérieure ou souterraine destinée, Erwan, l'ami de jeunesse, l'artiste Pierre Bussan, Irène, Fabrice, l'ancien élève, et Ludovic, bel ange du désir et de la mort. Ces apparitions, de même que les voyages de  la maturité, les promenades de l'adolescence, rythment le récit. Chacune révèle un élément de la trame composant l'autoportrait  d'un narrateur qui explore en lui la naissance de l'écrivain. Grâce aux morts fondus dans sa chair, il découvre que le deuil premier recouvre un autre, mieux enfoui. Un cycle reprend. Engagé dans le passage entre la vie et la mort, l'amour et la rupture, les lieux réels et la légende ancestrale, il trouve alors le viatique indispensable à sa propre résurrection. 

J'avais voulu fuir cette première Toussaint, fuir la famille, la tombe neuve de Gaël.  les chrysanthèmes,  ces odieuses végétations du deuil. Et les visages dans les fleurs, la douleur ravivée. page 15

Ce grenier, c'était ma sacristie, mon sanctuaire, mon laboratoire de cosmographe. Les signes, les vibrations du monde vivifiaient mon alchimie. Je suis né là, dans ce retrait, cet écart, et la vie n'avait de sens que dans cet  territoire que jalonnent  les rites et la scansion des pluies, des tempêtes et des embellies. page 19

Nous étions, là, au bord de l'Aulne, à la fin de sa course, lorsqu'elle s'est déjà offerte à la remontée de la mer.  En face, on devinait une  petite habitation, sorte de café perdu sur la rive, qui dominait une cale grasse et  algueuse qui semblait s'enfoncer dans les flots.  Gaël m'avait dit un jour que c'était la maison du passeur. sur notre rive, il n'y avait rien: le boutoir des vagues et les intempéries avaient eu raison du plan incliné de moellons qui avait dû jadis  tenir lieu de cale. page 21

Gaël est mort le 16 mars 1990.. J'ai toujours entendu dire que les vieillards partaient  en novembre ou en mars, mois de l'égarement tempétueux et de la reverdie proche, mois des grèves et du passage de l'ombre. page 23

Oui, je m'en doutais plus, c'était Gaël  qui m'avait appris le beau et vital nom de Yang-Tsê- Kiang, lui aussi me parlait de Gênes, de Venise, des Dardanelles. page 31

Je ne voyais guère Erwan qu'en cours. J'étais trop sauvage, trop solitaire  pour lui proposer de nous rencontrer au-dehors.  En classe, on avait  des vocations de forts en thème, lui plus encore , acharné, orgueilleux, avide de succès et d'honneur, blessé à la moindre déconvenue. Les absences, les maladies et mon naturel rêveur jouaient en ma défaveur.  Je me maintenais cependant à un niveau honorable.  Je savais peu de chose d'Erwan....C'était un garçon fin,  nerveux, aux traits durs et marqués.  Il émanait de lui une violence, une force, qui invitaient au respect. page 38...Il revint en classe après la crue, ( Morlaix a été inondé) . La ville offrait  le spectacle d'une cité bombardée, avec ses vitrines fracassées, ses voitures renversées: c' n'étaient que croûtes et sédiments de boue, pavés arrachés, cratères, trottoirs dévastés, troncs d'arbres que le courant avait transportés des campagnes. Erwan me parla de la boue, de la ville pillée par le reflux, mais il sut dire l'enchantement qu'avaient été ces journées sans classe dans la maison assiégée par les eaux, l'extase des crépuscules sur le flot qui semblait  ne pas vouloir baisser....Je l'écoutais...Pour la première fois, nous communions à la même émotion. page 39

( Au Faou) J'étais ivre  de printemps,  de monde gorgé de sève, de buis tendre, de bouvreuils flamboyants, de verdiers et de mésanges,  ivre de primevères , des jonquilles - jaunes quilles dressées dans l'humus de la forêt ou à proximité des ruisseaux ...Mon domaine était immense. page 42

L'été , d'autres rites m'attendaient. Jude  m'apprit à regarder le ciel, à reconnaître les constellations. ..Jude me comblait de ses histoires....L'histoire de l'aïeul ensorcelé au retour d'une foire...la relation du siège de Brest, les bombardements , la ville saccagée, les corps des soldats allemands  étendus dans les rues, la mitraille et la terrible explosion de l'Abri Sadi-Carnot. page 44

Dans ces lieux où j'apprenais la généalogie du monde et les mystères du corps, , - les premières exigences du désir - Jude m'enseignait la généalogie de la famille....je traçais l'arbre de mes ancêtres, avec les noms exacts, les dates, tout ce ramas de vies simples, terriennes et consacrées au travail des champs, à la procréation et à Dieu. . Page 45

J'ai toujours peur de le quitter ( le grand-père Gaël). Une secrète peur me paralyse. C'est la dernière fois. Il s'est relevé, les yeux rougis par la lecture, les mains noueuses, comme écorchées, posées dans le halo que dispense la lampe. Il me regarde, lui, l'homme des itinéraires et des marches. Il m'interroge d'un seul regard, devient-il où mes pas m'ont porté une fois encore, comme pour exorciser l'angoisse? Sait-il que j'ai traversé l'église, que j'ai traversé le flot jusqu'à ce qui sera sa tombe? page 62

( A Paris) Pierre me redit ce mot de Camille Claudel qu'il affectionne: " Il y a toujours quelque chose d'absent qui me tourmente." page 70

Laure est revenue dans ma vie, comme cela, elle a été mon élève , naguère ,à Brest. Laure est passionnée de photographie pour fuir la folie d'une mère , le naufrage dépressif du père...;Laure a perdu son grand-père paternel à l'automne.....Un soir, alors que j'esquive sa question, elle a ce lapsus superbe: " Arrête de mourir".  page 96

Aller jusqu'au bout du deuil, c'est mourir, laisser se détacher des pans entiers de l'être.  page 128

" C'est  vrai, j'ai rompu ( Erwan et Julia) , j'ai même engagé une procédure de divorce, mais je continue à vivre avec elle, elle est en moi....On ne tranche pas ainsi  dans sa vie. Tu  sais bien....ce n'est pas parce que, à certains moments,  je me suis écarté de toi que j'ai rompu avec toi...J'ai horreur des gens qui rompent. Et si j'ai rompu, ce n'est  qu'en apparence et sous la pression des faits." page 148

En première, nous eûmes un choc, nous fîmes la rencontre d'un éveilleur: Paul Grenier, notre professeur de littérature, nous initia à la littérature. Ce fut une rencontre définitive, une adhésion sans appel. L'homme était d'apparence banale et timide, peu disert, il nous fuyait, détestait le contact., gauche, la parole embarrassée. ...Il parlait sans notes appuyé au rebord de la fenêtre. Il ne nous regardait pas. Nous dûmes subir Montaigne....Puis il y eut Baudelaire, l'envoûtement  des gouffres et des ciels clarteux, les extases sensorielles de Faubert, Proust,...Il y eut Rimbaud,, le bateau ivre,  et la Saison calcinée, la Bretagne songeuse de Gracq et les Amers de Saint-John Perse. Et Gide et  Kafka. ...On se taisait au cours  de Paul Grenier..; on buvait l'or rimbaldien, on découvrait la valeur fondamentale de  la réminiscence, on brûlait de transgression gidienne. Le cours fini, l'homme s'effaçait.  Nous étions assommés de mots,  de songes, d'appels. Nous nous mîmes à lire. Avec Nohann surtout. Baudelaire, Flaubert, Proust, Rimbaud, Gracq. Gide....page 152

Le vendredi qui précéda les vacances de Pâques de 1976, Paul Grenier nous emmena en excursion. ..Nous devions visiter les hauts lieux  de l'art religieux finistérien...Paul Grenier nous expliquait l'art et les paysages  comme il nous lisait les textes...Nous nous  installâmes autour de Paul Grenier au pignon du château ( de Trevarez) sur un promontoire semi-circulaire qui surplombait l'à-pic, les champs et, plus bas , l'Aulne, Grenier racontait les orgies allemandes, le sac  du château après la guerre, le pillage de la lingerie et de la bibliothèque. Il paraissait détendu, affable, comme il l'était rarement. page 155

Erwan l'assurait: depuis longtemps, j'avais "tapé dans l'oeil "de Paul Grenier. L'expression, hideuse, m'irritait. Pour nous ,comme je l'ai dit, Paul Grenier était un merveilleux éveilleur. ...En mai, je lui confiai , à la fin d'un cours, le dossier de candidature  en hypokhâgne pour qu'il y mît les annotations habituelles. La semaine suivante, il me le rendit solennellement, devant tout le monde, en disant: Tenez-vous à l'entrée du lycée, samedi prochain vers deux heures. je voudrais vous donner la liste des oeuvres à lire pour hypokhâgne...."page 174...." C'est votre voie. je le savais depuis l'année dernière. Je ne vous aurais jamais influencé..."page 175

J'avais face à moi un conteur, un  voyageur, un maudit, un errant de l'Arrée...( L'auteur parle de Paul Grenier) page 179. 

Gaël et Anne m'attendaient. Il faisait trop chaud ( été 1976)On arroserait au crépuscule, encore que cela fût interdit. Ils s'étaient installés dans la cave, à l'ombre. Ils avaient été grands marcheurs aussi. Anne, pendant la guerre, marchait jusqu'à son village de  Plomodiern. Gaël arpentait la forêt du Cranou, les bois de Morlan. Ils m'accueillaient avec le sourire: j'étais de leur race. Mon retour les animait soudain. ...Gaël arrêtait soudain de lire le dictionnaire. Il quittait la Mandchourie, Le Fleuve bleu, le rêve perdu de l'Indochine; page 192

(Les incendies éclatent près de l'Aulne) Le feu, son pas de lynx, sa danse saccageuse. Je le voyais lécher les troncs, poser ses balafres noires sur la pierre. La sève, les écorces séchées crépitaient...Au dîner, on ne parlait que u feu, des Roches Noires, des lisières menacées, des plantations de 1947. " Je n'ai jamais vu ça, répétait Gaël. page 196

" Tu vas aller à Rennes, dit-il en se servant un verre. je ne connais pas cette ville. je n'ai jamais aimé les villes. Les ports seulement, ceux d'Orient. ..Je n'ai été bien que sous la mer, ici après ou dans les bois de Morlan...Tu vas perdre beaucoup en allant en ville...On n'est plus le même...Je ne sais pas pourquoi...C'est drôle...Ici,  la nuit c'était superbe. Surtout l'hiver, quand le vent soufflait...Dans le bateau, il faisait moite et on était tassés, serrés les uns contre les autres....page 214."  Dans la famille, les femmes avaient l'âme religieuse, ainsi Anne m'avait conduit jusqu'aux voix de l'Aulne ( l'abbaye de Landévennec) . Gaël vibrait à d'autres forces, fils d'un dieu ombreux, taciturne, tellurique...page 215

( A Rennes , à hypokhâgne) La salle comme un tombeau de verre, la perspective d'une esplanade grise d'où émergent quelques arbres poussiéreux, des tables écorchées, constellées de graffiti, de citations tronquées, lettres grecques, incrustations de cyrillique...Il y a peu de garçons, un seul, très étrange, qui retienne l'attention, peau blanche, cheveux bruns très longs, nom  noble, tous nous écrivons, nous prenons des notes, impossible d 'échapper à l'universelle dictée , à la cadence des voix qui martèlent, imposent un savoir balisé, calibré....page 225

Gaël  est sur le pont, entouré de ses frères marins, compagnons des odyssées sous les eaux. Je regarde une photographie qui doit dater des années 1934- 1935. Visages lisses, confiants,. uniformes, galons au vent. La photo ne présente aucune indication. Sont-ce les marins du Phénix? Les promis à la grande immersion?  A cette époque-là, Gaël a déjà repéré le monde. Il connaît  l'Orient, les ports fétides, la suavité des soirs sur les quais, la puanteur des corps qui pourrissent sur les rives du Yang Tsé, l'isolement des soutes, les mois de mer, les ports guerriers, les alliances fraternelles. Rien ne transparaît  sur son beau visage d'homme blond, intact.  Tel est Gaël , d'une force, d'une virginité qui résiste à l'horreur des découvertes, des coupe-gorge putrides des escales lointaines. Tel est Gaël, sauvé par la Marine de la misère des bords de l'Elorn, d'une adolescence dans l'opprobre, sous les pierres.  Une fraternité nouvelle, une église, celle des veilleurs, des timoniers, l'appelle.  page 317

Je n'avais pas d'histoire.  Tout au plus, avais-je été le témoin des histoires de ceux que j'avais approchés? . Je n'avais fait que rechercher des racines.  page 326.


jeudi, mai 06, 2021

ANTOINE DES GOMMIERS ( Lyonel Trouillot) 2021

 A Port-Au-Prince, Tony vit dans une seule pièce qu'il partage avec son frère Franky et leur mère, Antoinette. Alors que Franky aime les mots et les histoires, il se lance dans l'écriture d'un livre sur Antoine des Gommiers, un incomparable devin que les Haïtiens portent aux nues. 

 De ces deux frères, Franky et Ti Tony, l'un est attaché aux mots et aux figures de style quand l'autre, pragmatique, se fie à la magouille pour les faire vivre dans ce corridor des quartiers pauvres et souvent violents de Port-Au-Prince. Et le fait que leur mère leur dise depuis toujours qu'ils sont les descendants d'Antoine des Gommiers, ce devin magnifié par les générations d'Haïtiens, n'adoucit pas leur misère mais pourrait peut-être en modifier les contours et les lointains.  Car c'est de ça qu'il s'agit, de cette parentèle qui ne change rien pour l'un comme pour l'autre; de la vie de ces deux garçons, de l'amour  qu'ils portent à leur mère, de leur regard sur ses voeux et ses tourments. La réalité de leur existence,  c'est Ti Tony qui la décrit. Franky, lui, préfère reconstituer le passé. Aux Gommiers, il est allé un jour sur les traces de l'ancêtre supposé pour se documenter et, depuis, il écrit ou revisite la vie de cet Antoine extraordinaire, cet homme en son coeur aussi salvateur qu'une simple métaphore.  Mais quelle est l'essence des récits d'une vie quand elle n' a pas d'avenir? Avec quelle arme ou quelle faiblesse se construit-on une intériorité, dans les corridors comme ailleurs? Et quelle est la couleur de la beauté, celle de l'amour, si ce n'est celle que les conteurs et autres rêveurs portent à l'infini? Ce roman est l'un des plus beaux, l'un des plus poétiques de Lyonel Trouillot. 

Maître Cantave saluait sa présence (celle de Franky) comme un cadeau du ciel, la seule preuve que son enseignement servait à quelque chose. Ou comment un enfant peut être, à lui tout seul,  une Armée du salut pour un adulte en mal d'écoute. Ils voyageaient dans le passé. Ils avaient alors le même âge. Franky, il a eu comme deux  frères, maître Cantave et moi. A chacun sa passion. La leur était de remonter le temps...Franky et Maître Cantave, c'était un équipage. En avant matelot. Destination: le passé. Là où tout devient beau. Même les morts. les morts du passé, ils sont beaux et font leur m'as-tu vu là-haut dans leurs figures de style. Toujours debout ou à cheval. page 19

Heureusement que les historiens, ils ne comptent que sur les stratèges, les génies et les chefs de guerre....S'ils leur ouvraient "le panthéon," les petits soldats feraient la queue et se bousculeraient à l'entrée comme lorsque la mairie organise une distribution de riz ou de farine.  page 20

Nous ne sommes rien qu'un peu de temps. page 25

Franky, il croit que les mots peuvent devenir une réalité. ...Franky, ....... c'est le passé qu'il veut créer. page 28

Défoule-toi, ma mère!  Deux gosses et ton petit commerce ambulant. trois bouches à nourrir, même si de toute une vie, je ne t'ai jamais vue manger vraiment.  Tu te contentais de  goûter à la nourriture comme si cela te coûtait de porter la cuillère à ta bouche.  page 29

La seule vengeance contre la mort, c'est de se trouver un ennemi. Un vivant contre qui on se bat. La vieille ( la mère des deux garçons)  est tombée dans la rue. elle est morte. Un chauffard? Un accident? moi aussi , j'aurais préféré. page 51

Après les applaudissements, les étudiants ont commencé à sortir les bouches pleines de commentaires. ceux qui n'avaient rien compris. ceux qui avaient tout compris.  Ceux qui étaient d'accord avec une partie de la thèse. Pas d'accord avec une autre partie...Page 52

Je n'ai pas poursuivi la lecture.


samedi, mai 01, 2021

UN JOUR (Maurice Genevoix) 1976

 "Un jour", une vie, tel est, résumé le nouveau roman vivifiant et contagieux de Maurice Genevoix, qui non seulement, retrouve dans leur familiarité et ans leur somptuosité ses propres thèmes, mais qui les assemble et les confond dans une même voix: celle qu'il donne à son héros. 

Livre-événement. Comment ne pas être brusquement un ami, un compagnon, un complice de ce maître des forêts et des coeurs quand on lit ces pages comme pourrait le faire un jeune homme d'aujourd'hui errant dans une nature qu'il veut à tout prix apprivoiser.

LIvre-événement. Voici la rencontre, dans cette floraison de l'écriture, de personnages simples qui n'acceptent pas la foudre de l'actualité: l'orage continue de gronder. 

Ce qui est miraculeux dans le phrasé de  Maurice Genevoix, c''est  sa sinuosité de "sentier" , qui s'infléchit, se joue, se modèle au gré de la lumière, des bêtes et des frondaisons.

Tout est apprivoisé, l'élan et l'effervescence comme la sagesse: l'Eden n'est pas loin, à l'orée d 'un bois, en premier sillon.

Si nous nous retournons,  ce n'est pas sur un passé mais sur un fourré, sur un vol de vanneau, sur un dialogue où " le crépuscule s'attarde encore à notre gré. "

....et comme vous l'écrivez encore: " Il faut une longue vie pour devenir un homme".  Dans ce livre-jouvence, la contrainte  du temps n'existe plus. 

Au lieu de suivre le bord de la Loire, j'avais marché à l'opposé du fleuve, vers une pinède où je savais trouver le silence grave,  la lumière doucement amortie qui me mettraient quelque apaisement au coeur. la mousse feutrait le sable du chemin que je suivais.  De part  et d'autre,  la foule des pins sylvestres espaçait ses hautes colonnades, d'un rose ardent, peu à peu mauvissant sur les profondeurs  bleues du sous-bois. page 12

Je savais à peu près où  j'étais , à quelques kilomètres, trois ou quatre, de ma maison et de mes habitudes. page 14

Je me demandai où j'étais et c'était la première fois. Peut-être, n'était-ce que pour entendre une voix intérieure  me répondre : "ça m'est égal. Je suis ici". page 15

De très longtemps, je ne suis pas retourné aux Vieux- Gués. l'occupation allemande  pesait sur le Val de Loire, et j'avais quitté ma maison. Mon absence allait  durer  plus de deux ans, jusqu'au début 1943. La zone libre était  à son tour occupée, je n'avais plus les mêmes raisons  de lutter contre la nostalgie  qui me tirait vers les Vernelles. Je les retrouvai sans joie, saccagées par des pillards, profanées, comme désâmées. page 29

A mesure que l'âge vient, le train des jours se précipite et chacun d'eux, de leurre en leurre, nous emporte dans un songe agité d'où on se réveille, un matin , lucide mais septuagénaire. page 44....Je traversai la majestueuse pinède, son silence feutré de mousse , le balancement des cimes et l'approche de la grave rumeur, sous le ciel, au passage  d'une brise dont le souffle  laissait immobile les nappes de fougères de l'été. Ce fut ensuite la friche aux digitales, abri de branches et de chaume....page 45

Entre l'Abel d'aujourd'hui et celui des années de guerre l'identité était immédiate, une sorte de continuité  dont la simple évidence écartait toute comparaison. Et pourtant il avait vieilli: amenuisé, les mains noueuses, un cercle pâle  diluait le mur de ses prunelles bleues.  Seulement , dès qu'il parlait,  tous ces stigmates de l'âge  s'abolissaient. page 48

" Rassurez-vous. Ma vie n'est pas un roman. Elle a frôlé, suscité  traversé, consciemment quelquefois, aveuglément  presque toujours. Et puis, ç'a  été fini. " page 57

A l'aube de chaque jour renaissant: " Je respire, mon coeur bat, je respire"...page 72

Nous étions sortis de l'enclos. Les  bois touchaient, autant dire , à la haie. Je demandai: " Où allons-nous? - Je ne sais pas. Devant nous. - Au hasard? Bien sûr que non! Il y a des signes partout. - Des signes? - Sentez-vous cette odeur qui passe? - Faiblement. - C'est une onagraire en fleur. Il prit un temps.- Nous pourrions aller vers elle. Croyez-moi; c''est encore une merveille. Je la vois luire  au seuil de l'ombre, au bord d'un trou de soleil." page 75

" J'ai semé des  souvenirs partout, dit d'Aubel, partout ici, aux Vieux-Gués. Ils lèvent sur chacun de mes pas, comme des épis, comme Les Feuilles d'Herbe de  Walt  Whitman.  Ces Américains...Je les citerais  sans doute encore: comme  Whitman,  Thoreau, Emerson . Ces vieux sonneurs d'alerte, ils nous ont devancés sur les voies d'une prise de conscience, d'un retour vers une sagesse à visage  d'homme. page 81 ...Nous savons plus que nous n'assimilons. Nous sommes.  Aujourd'hui, hier, c'est pareil. et j'oserai y ajouter : demain. page 82

Nous continuons d'être seuls, hors du temps, côte à côte sur l'herbe du talus où nous nous étions assis.  page 91 ...Je vous ai parlé de la mémoire....C'est, qu'en cette seconde où je suis avant celle où je vais être, je suis aussi  toute ma mémoire, celle qui sait plus de choses que je n'en ai assimilé. Ce jour que nous vivons ensemble, ne doutez pas qu'il n'enrichisse, pour vous, pour moi le patrimoine intérieur où il viendra naturellement  s'intégrer. page 92.....Toute seule, ( la goutte d'eau) elle est en effet perdue. Mais, ainsi intégrée (dans l'eau d'une vasque) la voici du même coup toute retenue, toute gardée par la masse des millions de gouttes, des gouttes passées qui dormaient au creux de la vasque.  page 93

L'averse énorme venait de se taire, les claquements frais des égouttis émouvaient les feuilles sur nos têtes. page 100

(Devant la mare où nageaient des canetons) " Vous avez envie de partir? non? Moi non plus. Je me sens - comment vous dire- large ouvert . Laissons venir, voulez-vous? Et puis, nous marcherons, nous irons au-devant, comme ce matin. Je dis bien : au-devant. Ce qui doit venir viendra, il y aura forcément rencontre. page 121

Il respira profondément. Des rayons de soleil déclinant, dardés des trous des feuillages, ricochaient  sur l'eau de l'étang et venaient trembler devant nous. page 178

Il parlait des hommes d'aujourd'hui " qui jouent à être à ce qu'on croit qu'ils sont " comme son garde  et de la même façon, par une entière  acceptation de soi. ...Reconnaissant le pas d'Hubert, il avait dit: " Vous allez voir un homme" page 183

Pourquoi vous ai-je raconté ces misères? Parce qu'un de mes jours, un de mes jours ordinaires, ce n'est pas seulement la cueillette d'un bon jardinier, la pratique d'un art de vivre qui après tout n'est que le mien, c'est  aussi cela , tout cela: une trame..., serrée, indéchirable, collée à moi comme ma peau au corps. Personne n'est seul; en ce sens que nul vivant n'existe qui ne soit distrait de lui-même, et c'est tant mieux. Il faut aimer ceux qui se distraient de nous. Chacun des vivants qui m'entourent ici, je les aime comme une partie de moi-même. ...Je les aime aussi pour eux. Ou j'essaie, car c'est quelquefois difficile. ..page 195

Devenir un homme ...disait-il. Une longue vie  sans cesse traversée, le mal qu'on fait , celui qu'on souffre...La vie passe, elle est passée, pareille à ce vol d'oiseaux. Mais au passage...;Il se tut de nouveau, reprit soudain de la même voix: - Un longue vie pour devenir un homme, et ce n'est jamais achevé. C'est à l'instant où je mourrai que je deviendrai un peu mieux homme, le plus près de Dieu, j'en suis sûr. Il n'y a pas de mort pour le passant qui s'est perdu vivant...Page 202

Je n'ai pas la manie des dates. Vers la fin août 1940, pour notre première rencontre, septembre 1957 pour la seconde, dix jours plus tard pour la troisième, mais les deux dernières sont la même, je dois m'en fier à ma seule mémoire. ....Le samedi suivant, vers dix heures, un appel de klaxon retentit sur la terrasse des Vernelles. J'allai vers la fenêtre et l'ouvris. Le Docteur  Vomimbert descendait de la voiture..."J'arrive des  Vieux - Gués, D'Aubel vient de mourir.  page 215 Il est mort, le buste droit, tourné vers le vent de la plaine et son horizon de forêts. 




dimanche, avril 18, 2021

ARBRE DE L'OUBLI ( Nancy Huston) 2021

 Quand s'ouvre ce livre, Shayna, qui  n'est plus une enfant, arrive à Ouagadougo. Nous sommes en 2016. Elle porte en elle toutes les questions et contradictions de notre temps, celles du féminisme, de la procréation, mais aussi du genre et de la laïcité . Et c'est à l'écoute de ce personnage, de cette jeune femme à l'intériorité confisquée que Nancy Huston, entraînant  dans son sillage de lumineuses interconnexions humaines, compose un roman virtuose et généreux. 

( Deux familles: celle de Lili Rose, protestante et celle de Joel , juive.

BRONX 1945. Jusque là, lui et Jenka  étaient des juifs laïcs du genre : Il y a un seul Dieu et nous n'y croyons pas. , genre répandu  pour ne pas dire majoritaire dans les métropoles européennes d'avant-guerre, mais à présent, ils ont décidé  qu'en souvenir de tous  les membres de la famille  qui ont perdu leur vie, les garçons porteraient la kippa et iraient à l'école hébraïque le mercredi soir et le dimanche matin. page 21

NASHUA 1955-1960. Est-ce qu'on peut mettre son âme à la banque aussi pour l'investir  plus tard et en tirer profit? page 24

MANHATTAN 1994. Joël est  père de la tête aux pieds. page 27. ...Quand il rit à une de tes blagues, c'est comme si tu mordais dans une tranche de pain grillé recouverte de miel et de beurre fondu. page 28

BOSTON 1965.( Lily Rose prend le car Greyhound, seule, pour Boston chez des cousins; Son père vient de décéder. ) C'est pas contagieux , la pauvreté. page 56 Lily Rose  comprend que pour être un homme ici, il faut avoir une voiture au moteur gonflé. page 57 (ses cousins ne s'intéressent guère à elle)

MANHATTAN 1998. Pourquoi les athées, ils n'ont jamais rien  à fêter? Interloqués, Joel et Lily Rose se regardent, consultent. page 60

MANHATTAN 1958.  (Jeremy, futur avocat et son frère Joel) Dépité par la manière dont ses parents prédisent un brillant avenir d'avocat à Jeremy dont ils chantent sans cesse les louanges, Joel  décide de mettre des bouchées doubles pour son mémoire de terminale...Il consacre tout son temps libre  à rédiger  cent pages de pensée fervente et passionnée sur les rapports entre l'homme et l'animal. " La plupart des religions primitives, dont le judaïsme, écrit-il,  pratiquèrent le  sacrifice animal.  La mise à mort rituelle des bêtes permettaient  aux humains d'appréhender leur propre mortalité. puis les chrétiens  apportèrent  une nouvelle idée.  Ils prétendirent que  leur dieu  avait sacrifié son propre fils pour  rédimer  leurs péchés et  que le fils en question avait demandé à ses disciples  de recourir à un sacrifice symbolique et non réel...page 79

MANHATTAN 1958- 1966. A partir  de cet entretien dans le bureau  du directeur  ( suite à son mémoire de terminale) , la vie de Joel Rubenstein suit une trajectoire toute droite vers le succès...Accepté en premier cycle à Columbia, , il s'installe dans l'Upper West Side et n'en bouge plus.  page 99 Pendant ce temps, la guerre du Vietnam fait rage, mais Joel, aveuglé par sa passion est pour ainsi dire imperméable à la politique. Jeremy, au contraire, suit l'actualité de près. ...L'idée que l'armée américaine pourrait appeler les frères Rubenstein  sous les drapeaux, et les envoyer  risquer leur vie dans l'enfer  de l'Indochine,  ne les effleure même pas, étant donné la solidité de leurs dossiers universitaires et l'aisance économique de leurs parents. page 100 Leur  arbre généalogique  ayant été décimé par les nazis, Pavel et Jenka (parents de Jéremy et Joel) sont impatients d'avoir des descendants. (Jeremy vit avec un Arnold) page 101

MANHATTAN 2003. Que faire de Shayna? (fille de Joel) " Tu resteras chez tes grands-parents à Nashua annonce Lily Rose d'une voix joyeuse. - Mais je les connais à peine. - Oui, mais c'est quand même tes grands-parents, c'est ta famille. - Mais même toi, tu ne les supporte pas! Tu ne veux jamais leur rendre visite!...- Ce sont de braves gens, au fond , renchérit Joel, légèrement mal à l'aise. .  page 116 "Eilen a préparé pour toi la chambre  la plus petite: ça  me fera moins de travail après ton départ. page 118

MANHATTAN 1970. (Un soir de mai, Joel rencontre Natalie au restaurant). Malgré leur différence d'âge, Joel et Natalie  ont envers leurs origines juives  des sentiments étonnamment semblables. Ils sont allés jusqu'au bar et bat-mitsvah et basta. Mais pour faire plaisir à leurs familles respectives, ils décident d'organiser  un  mariage traditionnel  avec auvent blanc, rabbin barbu, verre à vin fracassé, hommes dansants  et tut le tralala. page 131

MANHATTAN 1970-1975. Le professeur Rubenstein  étant marié à présent, l'université  lui attribue  ...un appartement ..Joel fait  déménager les affaires de Natalie  et lui dit , si elle le désire, elle peut laisser tomber   son emploi de serveuse. ....Natalie est tellement jeune! Elle n'a  que vingt ans ...Vingt-et-un....page 143 Au cours des premières années de leur mariage,  Natalie et Joel  font des efforts sincères pour se familiariser  avec le monde de l'autre. page 143...Natalie passe de nombreuses soirées  dans des appartements étouffants de professeurs  plus âgés que ses propres parents, à fixer désespérément les verres en cristal, les couverts en argent,  page 144 Fondant en larmes, Natalie explique qu'elle ne comprend rien aux sujets dont ils parlent, qu'elle s'en fiche d'ailleurs éperdument et n'aurait jamais dû l'accompagner à cette soirée. ...Et parce que Joel réagit à ses accès d'humeur avec une patience infinie, les crises empirent...page 145

NASHUA 1970-1971  Les garçons se servent d'elle...Quand ils ont fini de se servir de son corps, elle rentre chez elle et se gave de savoir....A la fac, Lily Rose déploie le même comportement robotique qu'au lycée, acceptant tour à tour des quantités ahurissantes d'hommes dans son corps et des quantités ahurissantes de savoir dans son esprit. page 149

MANHATTAN 2005. Shayna. (fille de Joel) (Elle est à La Havane avec son père.) Tu écarquilles les yeux, Shayna: c'est ton premier contact avec la vraie pauvreté. ....Mais petit à petit, en te mettant à leur place, tu commences à voir ce qu'ils voient: toi, ado basanée et bien en chair, sapée d'une minijupe verte serrée, d'un débardeur blanc  sans manches et des  sandales blanches  à talons plats avec un motif  de paillettes roses; Joel, homme beige de soixante - cinq ans, vêtu d'un élégant jeans noir, d'une chemise blanche Lacoste à col ouvert et à manches courtes et de coûteuses  baskets noires. ...Dans la rue Acosta, une femme te crache aux pieds. Joel s'arrête net et  la foudroie du regard. Elle envoie son deuxième mollard...."Ne fais pas attention Shayna dit-il, nous on connaît la vérité, eux , non." page 157 Joel voudrait  que tu sois rassurée  par ce qu'il appelle la vérité, à savoir qu'il est ton père génétique, qu'il t' a élevée depuis la naissance et que votre différence  de carnation ne regarde personne. page 158

MANHATTAN 1971. "La race n'existe pas dit Joel. - C'est ça, dis-tu. - La race , renchérit Joel, n'est plus ni moins qu'un mythe utilisé par les puissants pour justifier leur oppression  des impuissants. -Tu es une enfant désirée, Shayna. On t'a aimée avant même ta naissance . C'est ça qui fait de toi notre fille, dit Lily Rose. page 171

MANHATTAN 2005. " 'est-ce- vrai que ton père est Joel Rabenstein, l'anthropologue , c'est ton papa? - C'est vrai -Et ta maman, c'est une soeur de couleur. Non...ça t'étonne , hein? ..;ou plutôt si, dis-tu enfin. En fait ma vraie mère est une soeur de couleur  mais je ne l'ai jamais rencontrée. Elle habite Baltimore. - Ah... Felisa ne dit pas un mot de plus ( Une amie d'école haïtienne. page 183

MANHATTAN  1979-1982. Au bout de neuf ans, le couple Joel- Natalie ne s'effondre pas encore mais il se délite sérieusement.  page 189

MANHATTAN 1985. Fasciné par l'attitude décontractée de la jeune femme, (Lily Rose) et son air fragile, Joel la convainc de sortir avec lui, prendre l'air sur le balcon (du restaurant) . Là, il apprend qu'en plus d'enseigner à CCNY, elle prépare une thèse de doctorat sur le suicide chez les grandes artistes femmes, un pavé de plus de  cinq cents pages qu'elle espère transformer en livre, un jour. - Et vous demande-t-elle.-  J'essaie d'aller un peu plus loin avec le même thème reconnaît-il. Je réfléchis à la capacité humaine de suspendre l'empathie...." Cette nuit-là, Lili Rose découvre l'appartement  (de Joel) page 208

Tout en aimant profondément ses parents, Joel prend la décision de ne plus se tordre dans les affres de la culpabilité. Basta à la fin. Après tout, il est grand maintenant - et lesté, qui plus est, de responsabilités onéreuses, non seulement en tant qu'anthropologue respecté et membre  de la prestigieuse Académie des  sciences mais en tant que réparateur attitré de l'âme de Lili Rose Darrington. page 212

MANHATTAN 1985-1988. Enfin, un jour où elle Jenka, ( la mère de Joel) a invité le couple à un goûter d'anniversaire...Jenka décide de mettre les pieds dans le plat. " Où sont mes petits-enfants? dit-elle dès qu'ils ouvrent les portières de la voiture.  Lili Rose blêmit..;" Hé, vous les avez mis où? mes petits- enfants? Ils sont cachés dans le coffre. Page 227 Pardonnez- moi de vous le dire, fait Jenka. Mais vous ne rajeunissez ni l'un ni l'autre. Toi, tu as quarante-huit ans, ta femme en a trente-trois.  page 228

MANHATTAN 2007. (Lili Rose invite sa fille Shanya au restaurant) Des têtes se tournent dès que vous entrez. Lili Rose est la seule beige.  " Tu es crispée. Clairement, Lili Rose a décidé de te dire quelque chose....Merci d'être venue. Merci Shanya. J'ai besoin de te raconter quelque chose. je pensais que je ne le ferais jamais....Oh, ma chérie....On remonte loin, toi et moi, hein? Je veux dire ....je t'ai rencontrée quand tu avais un jour, et adoptée quelques jours plus tard. ...comme j'étais fière et excitée de m'embarquer dans cette aventure familiale avec ton père....Je me dis qu'il fallait que tu connaisses cet épisode  de notre passé lointain parce que...eh bien, il est là et on ne peut l'effacer.....Tu es glacée de rage Shanya. ...Te levant abruptement, tu tournes les talons, vas jusqu'à la porte à grands  pas et quittes le restaurant, laissant Lili Rose se débrouiller seule....pages 2030, 231, 232

MANHATTAN 1990.  (Lili Rose fait une tentative de suicide car elle ne peut avoir d'enfant). Aretha ( une infirmière) de lui faire une esquisse rapide  des astreintes de la fécondation in vitro....Joel pousse un soupir. (Aretha suggère que sa soeur  Selma soit la mère porteuse) page 253

MANHATTAN 2008.  Shanya: tu en connais trois certitudes:  que Shelma Parker  est née à Baltimore  le 18 avril 1968...Qu'elle habitait à l'ouest de la ville et que c'est sa soeur Aretha, infirmière obstrétique à l'hôpital Saint-Luc  de Manhattan, qui a fait le line avec ton père. (Shanya  a un rendez-vous avec Aretha) " Peut-être que je pourrais ....lui écrire une lettre? - plus personne n'écrit de  lettres de nos jours. Pas Shelma  en tout cas - Ah bon? ...Mais je ne  pourrais pas juste...lui mettre un mot pour demander ....si je peux venir à Baltimore? Pour faire connaissance, tu vois? - Je suis désolée , ma chérie..Mais ...elle n'en verrait pas l'intérêt, j'en suis sûre. page 259

MANHATTAN 1991. Joel Rubenstein versera  à Selma Parker trente mille dollars si  elle accepte de porter son enfant, qui sera aussi l'enfant de Lili Rose Darrington car celle-ci l'adoptera à la naissance, l'aimera , le chérira, l'éduquera et l'élèvera jusqu'à l'âge adulte.  Les gènes juifs sont transmis. Cette pensée involontaire prend Joel au dépourvu. page 269

BROOKLYN 2010. Alors que Selma  ne veut rien savoir de toi, tu es de plus en plus affamée de détails sur elle. Avide de tout comprendre sur son passé,  ses origines,  ses ancêtres, la ville de Baltimore...page 278

BALTIMORE et TEREZIN 1991.Les dés sont jetés. Le miracle a lieu. Un minuscule embryon s'est formé dans l'utérus de Selma Parker. page 287

BALTIMORE 201. Alors que  tu approches de ton vingt-cinquième anniversaire,  Lili Rose informe  Joel de son intention de divorcer  pour incompatibilité. Comme d'habitude, Joel préfère ne pas faire de vagues  , et le couple opte finalement pour un divorce à consentement mutuel . page 291

BROOKLYN 2015. A l'une de  ces réunions, vers la fin du printemps 2015, elle (Felida, une amie haïtienne de Shanya) te présente Hervé , médecin haïtien,  ..Il t'invite à dîner. Tu es fascinée par ses doigts. Sa voix.  Son accent créole et français. Le feu de ses yeux. La joie franche des on sourire quand il te regarde. La blancheur de ses dents quand il éclate de rire. ...Etre aimée de cet homme te plonge dans  un étonnement sans fin.... "Tu ne peux passer ta vie à étudier. Tu n'as encore jamais travaillé? - Non; lui avoues-tu. IL doit partir au Mali en janvier, en lien avec un projet de reforestation de la fondation Turing... " Viens avec moi. dit-il. Germer vaut mieux que gémir...L'Afrique va être un choc pour toi... page304





dimanche, avril 11, 2021

IMAGINER LA PLUIE ( Santiago Pajares) 2017

 Il n'a jamais connu que les dunes et le désert, et pour toute compagnie sa mère qui lui raconte un monde détruit par la folie des hommes. Ici, point de rose à soigner, point de renard ou de planète à chérir, seul compte l'essentiel: un appentis pour s'abriter  des tempêtes de sable; quelques palmiers et un puits, beaucoup de lézards...et de rares légumes.  Consciente que son petit prince devra un jour  désirer autre chose, la mère fait de lui le dépositaire de ses souvenirs. Elle lui représente ce qui composait l'existence d'avant: le goût du café fumant, l'arôme des fleurs, la rosée du main sur les fougères, les notes d'un piano - mais aussi la haine, la cupidité, la guerre. Elle sait qu'un jour, il faudra partir. Ainsi, lorsqu'elle meurt, le garçon, terrassé par le silence, entreprend un long voyage pour revenir vers les hommes. 

Avec cette fable post-apocalyptique d'une rare poésie, Santiago Pajares interroge ce qu'il reste de nous lorsque les corps sont  soumis à la survie et à la solitude et s'attache à l'inventaire de ce qui est réellement indispensable à notre bonheur. 

Le sable. Le sable à perte de vue.  Dans toutes les directions. Et au milieu de ce néant, qui n'est que sable, un petit puits, deux palmiers, un potager minuscule et un appentis. Et moi, sur le toit, essayant d'imaginer la pluie. ..Voilà  ce que je fais. J'imagine la pluie. Mère en a vu beaucoup , et souvent. Pour elle, c'est une chose normale, sans importance. Pour moi,  c'était inconcevable de trouver normal de voir tomber l'eau du ciel. page 9

Une chose ne peut vous manquer que si vous l'avez connue. je ne peux détester le désert. je n'ai connu rien d'autre. page 11

Dans un monde de sable, elle (sa mère) me montra comment avoir un coeur de pîerre...Elle m'apprit à me battre jusqu'à ce que je gagne ou tombe. Elle ne me laissa jamais gagner. page 13

Mon nom est  Ionah. Il signifie "colombe". Ma mère m'a appelé Ionah en souvenir de cet animal  dont la seule obsession était de revenir à la maison. page 15

Mère m'a appris que le puits était la chose la plus importante, beaucoup plus importante qu'elle-même. Sans cette eau obscure, on mourrait irrémédiablement. page 16

" Pourquoi manger des lézards - A cause des protéines. - Mais eux aussi ont besoin de protéines - Ils mangent des insectes pour en avoir.  - Et nous, des lézards. - Oui. ..;- Si les lézards mangent des insectes,  et nous des lézards, ....Qui nous mange?  - Nous nous dévorons les uns les autres. page 20

Les tempêtes de sable, c'est la façon  qu'a le désert de crier. ...Le désert nous parle, mais comme tous ceux qui  parlent, il crie aussi. page 21

Si je te racontais ce que j'ai connu, tu désirerais des choses que tu ne pourrais pas avoir. Le désir peut rendre fous dans un endroit pareil. page 25

Je savais que mère ne voulait pas entrer en contact avec quelqu'un. Moi non plus, je n'aurais pas su comment me comporter si on avait essayé.  page 29

Mère m'apprit à écrire  dans le sable.  Avec une baguette longue et fine, elle dessina toutes les lettres, d'abord la majuscule, et la minuscule à côté. ...;J'aurais aimé écrire une phrase sur une feuille de papier, pour ne pas l'oublier  et pouvoir la relire des années plus tard, mais mère n'en avait pas beaucoup, elles étaient imprimées des deux côtés et les marges étaient pleines de griboullis......page 31

Mère m'explique que les mots servaient à se rappeler ce que nous ne voulions pas oublier, ce qui était arrivé d'essentiel pour nous.  page 32

" Tu voudrais que ton père vive encore? - Oui. - Pour ne pas être toute seule? - Je ne suis pas seule.je suis avec toi. C'est suffisant. page 43

Mère me raconta qu'avant que tout change, il y avait des moyens de soigner sa maladie ou du moins, de ralentir sa progression.  Elle me parla d'antibiotiques et de médicaments.....Elle toussait dans un chiffon et me demandait de ne pas m'approcher. page 45....J'essayais d'être son antibiotique, de repousser la progression  de sa maladie, de lui laisser le temps de tout me raconter , même si c tout n'était pas suffisant. page 46....Ils avaient tous des armes et étaient pétris d'angoisse, ils avaient peur d'être privés d'eau et de nourriture. Ils préféraient mourir en défendant leurs biens, plutôt que de vivre dans l'incertitude. Parce que personne ne savait s'il y aurait un lendemain. page 46

Mère est morte, Elle s'appelait Aashta. Cela signifie  "foi". Quand je lui ai demandé la signification de son nom,   elle m'avait répondu : " La foi, c'est ce qui reste quand il ne reste rien". page 51

Je m'appelle Ionah. J'ai vingt et un ans et depuis l'âge de douze ans, je n'ai parlé qu'à moi-même. page 55

Vient  toujours un moment où un pas de plus signifie "mort" ou " victoire". ...J'ai essayé six fois et six fois, j'ai fini par faire demi-tour. ...Je n'ai pas peur de la mort. Mourir , ce n'est rien. Nous allons tous mourir. mère est morte et cela m'arrivera aussi. ...Comme j'aimerais posséder ce que ma mère  appelait un pistolet pour me coller une balle  dans la tête avant de m'écrouler, vidé de mes forces. page 57

J'ai peur d'oublier les mots de mère....Tous les jours, je me récite ses vieilles histoires , à haute voix, comme elle me les a apprises. Pour ne pas oublier. page 58

Je connais les sons du désert. je sais comment bruissent les feuilles du palmier bercées par le vent et la course  des dunes. Je reconnais la reptation d'un serpent sur le sable et le seau contre les dures pierres  plates du puits.  Autant de sons qui représentent  pour moi une portion de l'éternel désert. Page 60

Je t'ai déjà que l'échec n'a pas d'importance, ce qui compte, c'est  de faire ce que tu crois devoir faire. page 65

Rien ne survit seul dans le désert, pas même les pierres. Je jure tout bas de changer de direction. Il ne bronche pas. J'ai peur de le toucher. J'ignore s'il est vivant ou  mort , mais je sais ce que c'est, même si je n'en ai jamais vu. c'est un homme. page 70 ( Ionah a quitté l'appentis et veut aller vers des lieux habités et voici qu'il rencontre un homme presque mort).  (Il revient avec cet homme vers l'appentis)

Il y a des choses pires que la mort. - Par exemple? - La solitude. ( il parle à sa mère décédée). page 71

Il me sourit. Me tend la main. Je me rappelle les propos de ma mère. Je sais que c'était une coutume des gens avant  que tout change. Je mets ma paume dans la sienne. Je la serre et la secoue de haut en bas. Et je comprends la raison de ce geste. Il est agréable.  " Merci de m'avoir sauvé la vie, Ionah. - Tu en aurais fait autant. Il rit bien que je n'aie dit aucune plaisanterie. je lui demande : " Comment t'appelles -tu?  IL réfléchit un instant, comme s'il ne se rappelait pas de son propre nom. - Je m 'appelle Shui.  - Ce qui signifie ? - ça signifie "eau" . Eau. Il s'appelle eau. J'ai trouvé Eau dans le désert. page 80

" Qu'est-ce qui t'inquiète, Ionah?  - Le puits. Les pièges pour les lézards. Les tempêtes de sable. Le potager. Les mots de mère.  - C'est tout? - Je crois. - Tu as de la chance, Ionah. Tu ne le croiras peut-être pas, mais tu as de la chance.  Cela me met mal à l'aise....Avant de me coucher, je lui parle: " je ne vois pas en quoi j'ai de la chance. - Tu n'as plus rien à perdre." page 82

Le jour ne s'est pas encore levé. Shui est sur l'auvent, assis....Je ne dis rien. Lui non plus. La clarté commence à poindre....Un halo de lumière avance sur le sable.  " C'est toujours ainsi? - Toujours. - C'est beau. De ma vie, je n'avais vu quelque chose d'aussi beau..." Je ne dis toujours rien. Je ne sais que dire...." C'est pour ça que j'ai de la chance?  - oui, Ionah.  Sa voix se brise. Je le regarde. Il pleure. J'essuie les larmes de ses joues. page 84

"Tu sais pourquoi les blessures laissent des cicatrices?  - Non - Pour ne pas oublier. page 90

(Il y a dehors une tempête de sable) Je ferme la porte et colmate l'encadrement avec des chiffons pour empêcher le sable de pénétrer. Les mains de Shui tremblent. Il serre  son sac dans  ses bras, mais il constate que l'appentis résiste et qu'on est à l'abri, il semble se détendre. " C'est le désert qui crie. - Il crie haut et fort. - Oui. Que fait-on pendant la tempête? - On attend. page 92

Ce ne sont pas des mensonges, ce sont des contes. - Quelle est la différence? - On dit des mensonges pour tromper les gens. Les contes,  c'est pour qu'ils se sentent bien. page 94

Le destin, c'est croire que le chemin  que tu dois suivre  est déjà marqué. page 101

Dans le désert, on ne classe pas les choses en faciles ou difficiles, mais en possibles et impossibles. page 105

Shui  ne dit presque plus rien. Je crois que le désert a mangé ses mots....Maintenant, il sait être silencieux et écouter tout ce que je n'ai pas à dire, ce qui est déjà beaucoup. ...Le désert; c'est s'asseoir  et écouter quelqu'un qui n'a rien à dire. page 115 

"Tu m'as donné ce que personne n' a jamais pu me donner, Ionah. Tu m'as donné une perspective. Tu m'as sauvé du désert.....Tu m'as aidé à réduire ma vie à l'essentiel. page 116

Ce qui m'inquiète, que nous puissions vraiment tout réduire à l'essentiel, et à ce qui est vraiment indispensable, et survivre.  - C'est bien le but, non? Obtenir le nécessaire. - Oui, Ionah. Mais le but ne doit pas être la simple survie. L'être humain s'est toujours battu pour progresser. page 135

" Que sais-tu de l'amour Ionah? - Je sais qu'il existe, mais que nous ne pouvons pas le toucher, comme la peur ou la faim. - L'amour est une force, Ionah, mais c'est pas la force la plus puissante. ...- Et quelle est la force la plus puissante? - La peur. Tu choisis qui aimer, mais pas de qui ou de quoi tu as peur. page 147

Parfois, on peut se sentir  mieux sans être joyeux pour autant.  j'aime aller mieux. Shui  aussi, je crois. page 151

Pour moi,, avoir une chose, la perdre, la récupérer et le reperdre, c'est bien pire  que de l'avoir jamais eue. page 16...."sais-tu ce qu'on dit sur les amis? - Non. - Qu'on peut tout leur pardonner. page 161

(Shui a été mordu par un serpent, sa santé se détériore et il se jette dans le puits.) Shui est au fond. Il est tombé dans le puits. - Shui est mort, Tu ne peux rien pour lui. - Mais Shui est...Il est tombé...Il s'est jeté... - Ton puits est perdu....page 166

C'est une chose étrange de faire une chose pour la dernière fois. Assis sur l'auvent, les mains sur les cuisses, , je regarde devant moi et j'attends l'aurore. Je vais partir, mais il y aura encore des aurores, même l'éternel désert ne pourra rien changer à cela. page 169

(Ionah a quitté son appentis, son puits etc...il marche dans le désert) ) Au point où j'en suis, je pense que chaque pas sera le dernier. Quan j'avance le pied, et l'enfonce dans le sable, je ne trouve pas la force d'avancer l'autre pied. ....La force est mystérieuse. Elle st en vous, mais elle ne vous appartient pas. page 201

Je dépasse encore une dune, et la voilà. Tant d'eau. Tant de bleu. Tant de beauté que je peux à peine, noyé par ces dunes d 'eau qui se poursuivent  avant de mourir dans le sable. Au bord de cette mer, trempé, je regarde la lisière du désert, incapable d'absorber toute l'eau qu'il accueille. page 204

Tous les enfants ne grandissent pas pour devenir  des hommes, et tous les hommes ne vieillissent ppas pour devenir des vieillards. page 221

Soudain, j'entends un grand bruit dans le ciel et je sens un chatouillis dans tout le corps. j'ouvre les yeux et je vois plein de nuages gris. Il pleut. Des gouttes tombent par milliers, par milliers. Elles me trempent les cheveux et la peau..  J'ouvre la bouche et les gouttes descendent dans ma gorge....Je m'allonge, la bouche grande ouverte, et j'éclate de rire, mais c'est un bon rire ,aussi bon que l'eau  que le désert pleure sur moi. Car c'est le signe  que tout recommence à changer. page 229

Je sais au moins qu'il a plu, je n'avais jamais vu pleuvoir....J'ai vu l'avion par lequel ma mère est venue. J'ai vu la mer. J'ai vu la pluie. Pour toutes ces raisons, je peux considérer que j'ai de la chance. je sens que j'ai plus de pas dans mes pieds que de dunes. page 230

J'ai peur de parler. je crois que je suis resté trop longtemps silencieux. page 263 ( Ionah a quitté le désert et explore un fort de l'armée sans doute. Il y trouve de l'eau, des provisions  nombreuses et inconnues).

Je ne suis pas sorti du désert pour survivre, j'en suis sorti  pour ne pas mourir tout seul. page 275

(dans le fort, il voit deux hommes et une femme). Ils braquent leur fusil sur moi ne criant mais moi je ne les comprends pas....Tout ne s'exprime pas avec des mots, le désert m'a appris cela aussi. page 277

Avant, pour me nourrir, je me battais contre le désert et maintenant,  pour me nourrir,  je me bats contre d'autres personnes. je me demande si  c'est cela le progrès.  page 288

Je grandis , j'apprends  des choses. Et si j'ai appris quelque chose pendant toute cette période, c'est que la vie vous surprend toujours.  Peu importe ce que vous pensez ou ce que vous avez prévu, la vie vous offrira toujours une vision plus vaste, inimaginable. Maintenant, je le sais, parce que je l'ai vécu. page 293

( Il prend l'avion avec les trois personnes qu'il a rencontrées dans le fort, plus d'autres).  Et avant de nous enfoncer dans les nuages, j'embrasse l'éternel  désert d'un coup d'oeil.  Alors, je le rends compte que mon monde est petit et que ma vie n'appartient qu'à moi. Pas à ma mère, ni au désert, à moi seulement;  Et que désormais, moi, et moi seulement, déciderai où souffle le vent.  page 295. 


mardi, avril 06, 2021

KIBOGO EST MONTE AU CIEL ( Scholastique Mukasonga) 2020

 De Kibogo, le fils du roi , ou de Yézu des missionnaires, lequel  des deux est monté  au ciel? Qui a fait revenir la pluie, sauvant ainsi son peuple de la sécheresse et de la famine? Est-ce Maria de la chapelle ou la prêtresse de Kibogo qui a dansé sur la crête de la montagne au-dessus du gouffre? 

Au Rwanda, colonisation et évangélisation avaient partie liée. En 1931, la destitution du roi Musinga qui refusait le baptême entraîna la conversion massive de la population. Souvent, ces baptêmes à la chaîne, pour beaucoup opportunistes, aboutirent à un syncrétisme qui constituait une forme de résistance. 

Est-ce qu'il fallait  croire aux contes que prêchent les pères blancs à la longue barbe ou à ceux que raconte votre mère, chaque soir, à la veillée, jusqu'à ce que le foyer ne soit plus que braises rougeoyantes?

Dans ces histoires miraculeuses, la satire se mêle d'humour et de merveilleux: un  immense plaisir de lecture. 

 RUZAGAYURA.

Les fleurs, c'est pour la guerre. Nous autres, Rwandais, on nous a dit: on doit faire des efforts pour la guerre, la guerre des Belges, la guerre des Anglais, la guerre des Allemands, la guerre de tous les Blancs.  Ces fleurs sont des médicaments pour les soldats qui font la guerre..  Il faut beaucoup de fleurs...Page 11

Et les enfants cueillaient, cueillaient les fleurs, sous le soleil, sous la pluie. Ceux qui allaient à l'école, n'allaient plus à l'école. On les emmenait avant que le soleil se lève, et ils revenaient à la maison la nuit tombée. Ils étaient épuisés, ils n'avaient même plus la force de manger. Et ils pleuraient, et ils pleuraient et ils tombaient malades et quand les mères ont caché les enfants, on est venu chercher les pères et ils ont reçu Ibiboko, huit coups de fouet.  page 12

Mais les chefs avaient peur de leurs maîtres blancs..   Page 13

Oui, c'est alors que  Ruzagayura, la grande famine, vint s'abattre sur les pauvres Rwandais, sur les hommes affamés, sur les femmes amaigries,  sur els enfants malingres. ...On attendait la pluie....On l'attendait pour planter  les haricots, les petits pois,  le sorgho.  page 14  Les bébés périrent les premiers, les mères n'ayant plus de lait, les enfants aux grands yeux vides mangeaient de la terre , les vieux se cachaient pour mourir,, des colonnes faméliques erraient , cherchant, en vain, un peu de nourriture.  page 15

Et puis, ce sont les pères qui sont venus.....page 18 "le prêche: "Alors, vous savez maintenant pourquoi Yezu retient les nuages, pourquoi il vous refuse la pluie. et vs faiseurs de pluie, vos abavubyi, et leurs simagrées n'y peuvent rien. Ils ont beau agiter leurs fétiches, leurs baguettes qui commandent , selon eux, à la pluie, Yézu leur  a enlevé leur puissance s'ils  en avaient une. Maintenant, en vérité, je vous le dis, c'est Yézu, c'est Maria qui ramèneront la pluie. C'est eux qui commandent aux nuages...Page 19

Du sermon du père, personne ne trouva à redire. Tou tle monde s'était habitué à ses remontrances plus ou moins véhémentes. page 21

Mukamwezi était la dernière païenne  de la colline. Toute jeune, elle avait quitté sa famille pour la cour du roi Yuki Musinga afin d 'y tenir le rôle de prêtresse d'un culte mystérieux à présent oublié par la plupart. Elle avait été chassée de l'enclos royal lorsque le roi Musinga  avait été destitué par les Belges comme leur avait soufflé le monseigneur qui s'appelait Classe. le nouveau roi avait cédé aux missionnaires la colline où s'élevaient les huttes des palais de son père et ceux-ci avaient édifié une grande  église dédiée au Christ-Roi.  page 29

"Mukamwezi, dit Karekkezi, d'une voix hésitante, fais revenir la pluie, peut-être que tu le peux. Nous croyons que les nuages répondront à tes appels. Toi, tu es Mukamkibogo...."  - "Dans deux jours, je vous dirai....Peut-être."  page 32

La pluie était de retour: elle n'avait pas abandonné le Rwanda: Il fallait semer, replanter ce qu'on avait  pu sauver des semences et de boutures... "Rendez grâce , commença le padri,  et surtout à Maria  qui a si bon coeur: c'est elle qui nous a rendu la pluie..."page 42

AKAYEZU. 

C'est maintenant qu'il faut raconter l'histoire d'Akayézu. Même si ce n'est pas tout à fait un conte, il faut quand même la raconter. Akayézu, c'était la saison sèche qui le ramenait. La poussière avait déjà roussi les feuilles de bananier quand  on le voyait descendre de la camionnette qui ravitaillait la boutique de Swahili, la seule qui existait à l'époque. Il était toujours vêtu d'une robe blanche immaculée et chaussé de sandales. page 49

On demandait  au père d'Akayézu: " Ton fils, que fait-il encore chez les padri? Il y est depuis longtemps, il a encore des choses à apprendre chez les Bazungu? Il ne sera donc jamais padri?  - Bientôt, bientôt, il apprend des choses que je sauras dire comme il les dit...Oui, un jour, vous verrez , il sera padri pas un petit padri, un grand, un monseigneur comme celui de l'évêché de Kabgayi, comme je vous le dis, un monseigneur....avec une grande couronne, comme notre roi, Mutara. page 51

Akayézu hésitait , et voulant retarder le plus longtemps possible le moment de la distribution ( de pains) il se lançait alors dans un de ses interminables semons dont il était coutumier. Personne ne le comprenait mais ils fascinaient  à cause de mots étranges, du français,  sans doute mais surtout du latin, qui ajoutaient de la confusion de son discours ,mais lui donnaient le mystère d'une incantation magique. page 53

De toute façon, sortant du petit ou du grand séminaire, vous apparteniez , sans que personne puisse vous le contester, à la classe supérieure des "évolués". page 55

Akayézu prêchait le dimanche sous les grands arbres du Kigabiro. Ses semons attiraient une foule considérable - non pas qu'elle comprit  quelque chose à ses discours truffés de latin, mais on y accourait comme à un spectacle rare.....page 59  Ces prêches lui valurent des réprimandes de la part des pères de la mission voisine qui  se plaignirent d'empêcher  mes fidèles d'assister à la messe dominicale, ce qui es tune obligation pour tout chrétien. ..Les missionnaires avertirent les autorités de Kabgayi qui s'inquiétèrent de l'orthodoxie de leur élève et surtout de sa santé mentale. page 60

On informa donc Akayézu qu'il ne réintégrerait pas le grand séminaire à la rentrée, qu'il était définitivement exclu en raison de sa conduite extravagante et de ses propos contraires à la foi catholique. ..La nouvelle éclata comme un coup de tonnerre improbable...Akayézu avait été renvoyé du grand séminaire.  .page 68

Mais lui, Akayézu, il se demandait : " Dîtes-moi donc pourquoi le livre des padri , il ne parle jamais des Noirs et pourquoi il ne dit rien de nous, les Rwandais?  Yézu ne connaissait pas les Noirs, il n'avait jamais entendu parler des Rwandais? On  ne l'intéressait pas? page 72

MUKAMWEZI

C'est la fin de la saison sèche qu'Akayézu  entreprit d'"évangéliser " à sa manière la vieille  Mukamwezi, païenne, la sorcière; la honte de la colline, revenue d'on  ne sait où, disait le catéchiste, pour notre malheur. page 77

Le jour où Akayézu se décida à aller "évangéliser"  Mukamweizi, il avait non seulement revêtu sa soutane blanche mais aussi passé à son cou un chapelet à gris grains, comme en portent les pères...page 79. .....Au seuil de l'enclos, il héla Mukamwezi: Yewe, Mukamwezi, Yewe,  je suis Akayezu , je sais que tu n'ignores pas qui je suis. Je viens pour te baptiser..., n'aie pas peur: mon baptême n'est pas celui des padri. Laisse-moi entrer..." page 79


AMWEZI

La clairière du bosquet où s'élevait la hutte d'Akayezu était éclairée par la lumière livide de la lune. Les disciples du séminariste remarquèrent aussitôt que leurs cruches  avaient été disposées au pied du tronc raviné et noirci...Akayezu  sortit de sa hutte  et les invita à s'asseoir en cercle....Sa soutane blanche  semblait refléter la clarté lunaire  et sur sa poitrine pendaient  une dizaine de chapelets agrémentés de griffes d'animaux et de petits sachets en tissu d'écorce brune.... " de quoi avez-vous peur? ...Notre Rwanda  n'a plus de roi, n'a plus de  mwami. Celui qui prétend l'être et qui usurpe le nom de règne de Mutara, c'est le mwami des Blancs: quand ils ont chassé son père, n'a-t-il pas accepté le tambour de leurs mains? Il a préféré boire  avec eux l'hydromel qu'on appelle champagne! Et la colline où s'élevaient les palais de son père, il en  a fait don aux padri; et là où on devrait vénérer les arbres intouchables, il sont bâti leur église.  Er c'est Mutara qui  a proclamé que Yézu  était maintenant le roi du Rwanda. ...IL faut un nouveau mwami et tout redeviendra comme avant. page 89

Quand on s'aperçut qu'Akkayézu  s'était mis  en ménage avec  Mukamweizi  dans  sa case  ronde au pied  de la montagne, on se récria: "  Voilà que notre séminariste fou a choisi comme femme la vieille sorcière, c'est sans doute le diable qui les a mariés.  cela ne présage rien de bon sur notre colline. "page 93

" Moi, je sais qu'Akayézu est parti  au-delà des nuages pour rejoindre Kibongo et qu'il reviendra avec lui, sur les nuages, sauver encore  et encore notre Rwanda. page 101

mercredi, mars 31, 2021

LA VALLEE DU NEANT (Jean-Claude Carrière) 2018

 Nous en venons et nous y retournons. Pourtant, nous ne pouvons rien en dire. Le néant - qui n'est rien, ni le vide - reste l'inconnu fondamental, le non- être, sans  sensation, sans conscience et sans mémoire.

Pour m'en approcher, prudemment, je me suis lancé dans une promenade, au  hasard des chemins, en reprenant un vieux thème persan. J'ai voulu voir comment d'autres ont réagi, ici ou là, dans l'histoire du monde, au plus secret, au plus insistant es mystères. J'ai découvert au passage, plusieurs attitudes qui peuvent paraître contradictoires. Chacun peut choisir.

C'est banal à dire, nous sommes tous emportés par un mouvement irrésistible. Il est notre maître, et nous ne savons où il conduit. Rien ne reste, rie n ne revient. pour peupler ce passage où il n'y a "rien" ( "N'y a-t-il rien dans ce rien?")  se demandait Chateaubriand), nous avons, au long des siècles, imaginé toute une farandole de monstres, de fantômes, des hurlements, dont un grand nombre sont évoqués ici.

Avec quelques questions inévitables: comment nous protéger du désespoir et de la vanité de toutes nos vies, si nous n'en devons rien garder? 

Comment , peut-être, en tirer une force, et même une joie?

Pourquoi rire? Pourquoi pleurer?

Et pourquoi rêver d'immortalité? 

Chacun aura sa part de douleur  et de deuil, plus ou moins sévère. C'est garanti dès le départ. ...Et chacun mourra, un jour ou l'autre. ...Etre ou ne pas être, nous n'avons pas le choix. D'autres ont pris la décision à notre place.  " L'homme naît libre " écrivait Rousseau. Faux, archifaux. Il  n'est même pas libre de naître. page 12

La mort est souvent du sexe féminin, tout comme la mère qui donne la vie ( sauf en allemand) . elle est même souvent un personnage, qui vient nous  visiter à l'improviste ou bien nous prévenir que la date approche; une femme redoutable que nous essayons de tromper, de séduire, ou qu'elle nous accorde un sursis - ce qui arrive rarement. page 16

La mort est la fin de toute vie, et la vie sur la Terre est tout ce que nous avons. ....La mort  nous aide à en apprécier  les joies et tout simplement les plaisirs , même passagers , même menacés, même frelatés parfois. page 18

Le néant est inconnaissable. Il n'a pas son contraire, il ne peut présenter aucune équivalence . et n'étant rien,  il ne peut se comparer à rien. page 20

Le Temps est la plupart  du temps masculin, alors que la mort est féminin. page 22

On est ou on n'est pas. Il est impossible "d'être mort".  page 23

Si je pense, et par conséquent si je suis, si je respire, si je me déplace, si j'écris, si je regarde autour de moi, c'est parce que mon sang circule dans mes vaisseaux , poussé par le coeur, et irrigue, entre autres organes, mon cerveau  page 26

Si nous restons attentifs, quel que soit notre âge, à ce qui se passe autour de nous, il nous est facile de voir que  l'écriture, par exemple,  cet exercice dont nous étions si fiers, est  en train de s'effacer. L'écriture à la main,  qui faisait autrefois  le prestige des scribes,   des mandarins  et des clercs, ( et le gagne-pain des écrivains publics)  disparaît peu à peu.  Nous tapons des touches, , mais nous n'écrivons plus. Nous pouvons même dicter à un petit appareil portable tel ou tel texte et faire  croire que nous savons écrire, sans aucune faute. Nous ne formons plus les lettres et les mots de nos propres mains mais, ce qui faisait naguère le bonheur des graphologues.  Avouons-le, nous avons tous, désormais,  la même écriture. Bientôt, nous n'aurons même plus de lettres, ni de mots, mais des signes que nous placerons les uns à côté des autres et que nous serons compris partout dans le monde...Adieu l'écriture personnelle...Adieu la correction manuscrite,  adieu même  la dédicace et le mot d'amour. page 32

Nous croyons nous fixer, acquérir une identité, un  nom, un territoire, nous nous trompons, nous sommes des errants, nous allons ici et là, aux hasards de la marche du monde; des nomades comme si le mouvement , en tout cas , le déplacement , était plus près de la vérité que la stabilité armée, que les barbelés,; que les enclos des sédentaires. page 37

La Terre est semée d'escales possibles,  d'arrêts plaisants. Ici ou ailleurs, à l'ombre aussi bien qu'au soleil. page 39

Vieillir est le seul moyen que nous avons trouvé pour vivre plus longtemps. Page 40































































































































































jeudi, mars 18, 2021

PATAGONIE ROUTE 203. (Eduardo Fernando Varela) 2020

 Au volant de son camion, un énigmatique saxophoniste parcourt la géographie folle des routes secondaires de la Patagonie  et subit les caprices des vents omniprésents. Perdu  dans l'immensité du paysage, il se trouve confronté à des situations aussi étonnantes et hostiles que le paysage  qui l'entoure. Saline du Désespoir, La Pourrie, Mule Morte, Indien Méchant et autres lieux favorisent les rencontres improbables avec des personnages peu aimables et extravagants: un journaliste qui conduit sa voiture sans freins et cherche des sous-marins, nazis, des trinitaires anthropophages qui renoncent à la viande, des jumeaux évangéliques boliviens d'un Train fantôme, un  garagiste irascible et un lari jaloux. 

Au milieu de ces routes où tout le monde semble agir selon une logique insaisissable, Parker tombe amoureux de la caissière d'un e fête foraine. Mais comment peut-on suivre à la trace quelqu'un dans un  univers où quand on demande son chemin, on vous répond:" Vous continuez tout droit, le jeudi vous tournez à gauche et à la tombée de la nuit, tournez encore à gauche, tôt ou tard, vous allez arriver à la mer. 

Ce fabuleux premier roman est un formidable road-trip, dans un paysage dévorant, sur les routes les plus inhospitalières et sidérantes du sud du monde où rien ni personne  n'est ce qui semble être. 

Parker jeta un regard circulaire au paysage vide, puis pointa son index vers le haut: " Ici, le temps n'existe pas, ni les dates, c'est pour ça qu'on dort si bien. " page 31

"Ici, personne n'est d'ici, ils  viennent tous d'ailleurs. Ceux qui étaient d'ici n'existent plus". page 34

Il n'est pas de désir plus tenace que  celui qui reste à mi-chemin, ni nostalgie plus puissante que celle qui tient à ce qui n'est jamais arrivé.  page 80

Cette nuit-là, Parker dormit dans la cabine pour gagner du temps, une sensation de hâte le dominait depuis le moment où il avait décidé de revoir cette femme. "Maytén" répétait-il dans sa tête. Le son de ce prénom évoquait la terre et le paysage, les lacs bleutés de la cordillère, la brise tiède du printemps qui caressait les corps; il produisait un écho fragile, cristallin, un accent, un final sans voyelle, ce qui ajoutait une grâce subtile, vaporeuse.  page 89

"Maytèn" répéta-t-il pour la énième fois, et il comprit enfin qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait. mainte nant le prénom sonnait différemment et l'écho qui au début, paraissait forcé et lointain, perdait son étrangeté pour devenir familier.  page 91

En observant l'espace qui l'entourait, elle se dit que la cage qui l'emprisonnait était vaste, sans barreaux, ni portes, ni fenêtres, infinie. Une cellule où elle pouvait se mouvoir à volonté, mais d'où elle ne pourrait jamais s'échapper. C'était la plus terrible des prisons , dont les murs s'étendaient à perte de vue et au-delà.  Elle se demanda ce qu'étaient devenus ses rêves et ses espoirs, son ambition de quitter pour toujours ces solitudes et de vivre dans une ville  avec de vraies rues et des immeubles, des gens marchant sur les trottoirs sans devoir se protéger des bourrasques et toujours chercher un abri.  page 100

Maytèn s'éloigna de Parker et, au moment de franchir la barrière du temps qui sépare le passé du présent, cet instant où elle allait disparaître pour toujours, elle le regarda par-dessus son épaule , avec une lueur de malice. " On se voit à la foire, plus tard?"   page 113

Maytèn traversa le village, contente, quasi euphorique, le simple fait d'avoir échangé quelques paroles anodines  avec qui n'était pas son mari, produisait en elle une bouffée d'oxygène, qu'elle  n'avait pas éprouvée depuis longtemps. Elle se sentait différente,  regardée par d'autres yeux, désirée,  et séduite,  vivante, plus attirante que l'image dégradée qu'elle avait d'elle- même: celle d'un e femme fanée et triste qui  gâchait sa vie chaque jour, sa jeunesse et les meilleurs année  de sa vie en  disputes et besognes domestiques. page 114

Elle n'éprouvait pas de remords d'avoir trahi Bruno, mais de la peur qu'il découvre son infidélité. Elle avait été longtemps fidèle  à sa parole  et à son compagnon , très longtemps, mais elle commençait  à sentir  que le moment était venu d'être fidèle à elle-même. Sacrifier sa jeunesse  et sa vie entière en échange de rien était la  pire des trahisons qu'elle puisse commettre.  page 127

Il (Parker) aimait sa solitude plus que tout et n'éprouvait pas le besoin de la partager , mais quelque chose de différent était  survenu, plus qu'un amour dérisoire, c'était une obsession. page 144

Plus Parker descendait vers le sud, plus sombres étaient les habitants et plus accusées leurs résignations. page 149

(Parker retrouve Maytèn) Elle ne ressemblait plus à une déesse orientale , mais à une vierge  exposée dans une niche. Lorsqu'elle le reconnut, la cigarette aux lèvres, elle ne sembla pas très surprise. Une expression imperceptible  de résignation voilait ses yeux, mais en quelques  secondes, son visage  s'éclaira  et elle parut revenir à la vie.  Elle lui adressa un sourire et une petite moue qui hypnotisèrent Parker. page 167

Elle ne le regardait plus, ne guettait plus les environs, elle regardait  en elle-même, passant sa vie en revue, celle qu'elle avait vécue comme celle qui s'ouvrait devant elle. Page 174

Le camion  épousait les courbes de la route avec la souplesse d 'un serpent  et se glissait  entre les plis des collines. Depuis plusieurs jours Parker conduisait  en regardant alternativement le paysage  qui s'ouvrait devant lui et les rétroviseurs latéraux qui lui offraient la perspective du chemin parcouru et l'assurance qu'ils n'étaient pas suivis. Page 181

"C'est le temps qui manque ici, regarde tout ce temps qu'il y a ici. " dit-elle. 

Il n'est pas de  désir tenace que celui qui reste à mi-chemin, ni nostalgie plus puissante que celle qui tient à ce qui n'est jamais arrivé. 

"Quand elles sont sèches, les larmes ne servent plus à rien ", dit-il, trouvant aussitôt la phrase plus banale qu'au moment où il l'avait pensée. page 182

Ici, on n'est personne et on est tout le monde. page 187

Je pleure en moi-même des larmes sèches. C'est bon pour la santé....page 190

La vie monotone et ennuyeuse dans ces régions obligeait les gens à inventer des légendes pour avoir un sujet de conversation le soir. Il avait entendu toutes sortes d'histoires pendant ses voyages, elles faisaient partie du pauvre folklore local, ces récits collectifs où chacun ajoutait des détails, qui modifiaient la version originale. page 212

" Pour connaître la nature humaine,, il n'y a pas besoin d'être très savant, il suffit d'observer.  Tu ne veux pas affronter les autres, c'est pour ça que tu vis enfermé dans ton camion et tu fuis le monde. Ton passé est une bonne excuse, mais en fait, tu  as toujours été comme ça. Tu as perdu quelque chose, tu ne sais même pas quoi et  tu passes ta vie à le chercher, dit-elle ( Maytèn à Parker) page 220

Son visage (celui de Maytèn) s'était assombri ces derniers mois aux côté de Parker, elle avait commencé à faire le bilan de ce qu'avait été sa propre vie et surtout de ce qu'elle n'avait pas été. Aussi loin que remontait sa mémoire, peu  de choix s'étaient présentés à elle, tous  sans importance. Tout lui était arrivé par une sorte de décantation à force de se laisser emporter par les choses quotidiennes...Quitter son mari  et son existence précédente  n'avait pas été non plus une vraie  décision: tout s'était passé dans la précipitation comme une surprise ou une facétie du destin. page 222

Qu'est-ce que je vais devenir dit-elle, l'air sombre et elle s'interrompit. Elle ne voulait pas ressembler à ces bonnes femmes qui passaient leur temps à soupirer et à pleurnicher.  Elle s'était endurcie dans la steppe, en affrontant la solitude, la  neige et le vent., mais elle éprouvait maintenant quelque chose d 'étrange.  page 239

"D'où venez-vous? " ( des policiers à Parker) Parker ne sut pas davantage  quoi  répondre. D'où il venait?  Depuis des années , il tournait en rond dans ces confins du continent, d'un endroit à l'autre, sans point fixe de départ  ou d'arrivée.  C'était devenu un périple incompréhensible et absurde. ...Comment pouvait répondre  à cette question quelqu'un qui conduisait en se guidant avec les étoiles, au gré des caprices de la nature. ..." Je ne sais pas d'où je viens, je ne sais pas quoi vous dire "parvient-il à articuler dans un filet de voix. page 284

"Je veux rentrer à la maison, murmura Maytèn.  Parker la dévisagea tout surpris. - "On n'a plus de maison! s'exclama-t-il.  - Si on en a encore une...La maison, c'est toi et moi, pas un camion. ça s'appelle un foyer." page 290

Parker regarda Maytèn longuement, il ne pouvait plus attendre, ils devaient prendre une décision tout de suite. ...Maytèn risquait de gâcher son propre avenir...Il devait faire un effort pour la regarder dans les yeux pendant qu'il parlait. Il comprit qu'à cet instant se terminait cette étape de sa vie, c'était presque une chance qu'on les ait arrêtés à cet endroit et empêchés de repartir. Le bonheur illusoire qu'ils avaient vécu n'avait servi qu'à leur faire oublier l'absence d'horizon hors de la cabine du camion.  Et ce  camion immobilisé au milieu de la plaine, assiégé par le sable que le vent accumulait sur ses flancs, était déjà une ligne de partage. page 318

La plupart des routes restaient coupées mais des corridors avaient été ouverts grâce à l'intervention des ingénieurs militaires. les passagers étaient des hommes et des femmes aux mains et aux visages tannés par les intempéries, mais souriants et aux corps robustes. Taciturnes, enveloppés dans des ponchos et des manteaux, ils voyageaient en regardant par les fenêtres embuées et couvertes de poussière . Ils partageaient leurs provisions en silence, comme si ls paroles  n'avaient plus de sens et que la véritable communication passait par le  simple partage d'une gorgée de vin ou de maté, d 'un morceau de pain et du silence monotone de la route. C'étaient les règles  implicites de la  coexistence qui prévalaient dans la vie hasardeuse de la steppe.  Maytèn était assise  sur le dernier siège, entourée d'enfants avec lesquelles elle avait joué pendant le voyage. Une petite communauté s'était ainsi  créée entre les passagers, qui l'avaient adoptée, depuis qu'ils avaient quitté un campement d'évacués. Cette jeune femme aimable,  qui voyageait seule et cherchait quelque chose qu'elle na savait pas trop bien expliquer, avait éveillé un sentiment  de solidarité. Maytèn ne savait plus combien de temps avait passé depuis qu'elle s'était séparée de Parker, ni combine de semaines elle avait parcouru pour arriver où elle voulait aller avant que le temps et les eaux emportent une partie de sa vie ...Parker représentait le peu qu'elle avait obtenu de la vie, la seule  et brève  amorce de quelque chose ressemblant à de l'amour, avant que la plaine ne les avale. La vie lui accorderait une seconde chance...page 348